avril 8, 2026

Les Moissons du Ciel – Sublime Peinture

Titre Original : Days of Heaven

De : Terrence Malick

Avec Richard Gere, Brooke Adams, Sam Shepard, Linda Manz

Année : 1978

Pays : Etats-Unis

Genre : Drame

Résumé :

En 1916, Bill, ouvrier dans une fonderie, sa petite amie Abby et sa sœur Linda quittent Chicago pour faire les moissons au Texas. Voyant là l’opportunité de sortir de la misère, Bill pousse Abby à céder aux avances d’un riche fermier, qu’ils savent atteint d’une maladie incurable…

Avis :

Certains réalisateurs aiment cultiver un mythe autour d’eux, en restant discret et secret. C’est le cas de Terrence Malick qui, dès ses débuts dans le cinéma, a décidé de se cacher des journalistes et de la presse people. Il commence sa carrière dans les années 70, et signe directement un chef-d’œuvre, La Balade Sauvage. Le film va se faire remarquer, gagner un prix à San Sebastian, et il va mettre sur le devant de la scène Martin Sheen et Sissy Spacek. Quatre ans plus tard, et avant un silence assourdissant de plus de vingt ans, le cinéaste revient avec Les Moissons du Ciel, une nouvelle masterpiece, qui permet alors à Richard Gere d’émerger, mais qui va surtout démontrer les talents de mise en scène de Terrence Malick. Pensé comme un tableau hommage à Edward Hooper, le film qui nous intéresse en ces lignes sera aussi la preuve d’un réalisateur exigeant.

Incapable de se soumettre aux desideratas des studios, surtout en ce qui concerne le « final cut », Terrence Malick est un cinéaste perfectionniste, qui peut rendre fou n’importe quel monteur. Pour preuve, il aura fallu deux ans de montage pour sortir Les Moissons du Ciel. Un travail de titan et de patience, qui sera bien évidemment récompensé, car le film est un chef-d’œuvre visuel, en plus de mettre en exergue les travailleurs précaires du début du XXème siècle. Car oui, derrière sa beauté factuelle, Les Moissons du Ciel est aussi un film avec des thèmes et un travail d’écriture très fin, qui permet à Richard Gere de briller dans le rôle d’un petit voyou sanguin et opportuniste, voulant sortir sa sœur et sa bien-aimée d’une misère qu’il trouve injuste. Et en un sens, ce film a beau avoir plus de quarante ans aujourd’hui, il résonne comme étonnement d’actualité aujourd’hui.

« derrière sa beauté factuelle, Les Moissons du Ciel est aussi un film avec des thèmes »

Le film débute dans une sorte de silence assourdissant. Les personnages ne parlent pas, car il y a un brouhaha constant, montrant les conditions de travail déplorables de certains ouvriers au sein d’une ferronnerie. De façon très simple, on nous présente un Richard Gere qui bosse, mais qui est sanguin et ne supporte pas vraiment l’autorité. Il ne se laisse pas faire, ce qui lui coûtera son job. Il décide alors de prendre le train avec sa petite sœur et sa fiancée qu’il présente comme sa sœur, pour trouver du travail plus facilement. La force de ce début de film provient aussi de la voix-off, celle de la petite fille qui raconte la vie de son frère, ainsi que son caractère de cochon. Une vision un peu naïve, mais qui donne une tonalité presque légère à un contexte social grave et touchant.

Les personnages, comme des centaines d’autres, vont alors prendre un train en cours de route, pour ensuite descendre près d’une grande maison entourée de champs de blé qu’il va falloir moissonner. C’est ici que le drame va prendre une autre dimension, car le propriétaire des champs, malade, va tomber amoureux de la fiancée de Richard Gere. Ce triangle amoureux va alors chambouler les sentiments et les émotions des trois personnages, mais dans des sens différents. Si Richard Gere y voit l’opportunité de devenir riche en laissant sa bien-aimée se marier, il ne s’attend pas à une évolution des sentiments chez cette dernière. Car elle succombe petit à petit à la gentillesse de cet homme, qui voit-là la possibilité de vivre un dernier amour avant de décéder. Et la jalousie va prendre le dessus chez les deux hommes, qui vont alors se vouer une haine sourde.

« La force de ce film réside donc dans une écriture maline et fine »

La force de ce film réside donc dans une écriture maline et fine, qui parle d’un triangle amoureux qui ne peut que mal finir. La tension est palpable, et même avant cette histoire d’amour, on ressent une sorte de malaise dans l’attitude de Richard Gere, qui se révèle violent, sanguin, et à quelque part, dangereux. Il y a toujours la voix-off de la petite fille, qui essaye de tempérer ce comportement, mais elle est un parti pris, car il s’agit de son frère. C’est à la fois tendre et triste, car malgré la luminosité du film, on se doute comment tout cela va se terminer, Terrence Malick jouant constamment entre sa mise en scène, sublime, et son écriture, qui se noircit au fil du récit. D’ailleurs, elle atteint son pinacle sur un twist flamboyant, avec une invasion de criquets qui prendra une tournure cataclysmique.

Enfin, il est difficile de parler de Les Moissons du Ciel sans évoquer encore une fois la mise en scène impressionnante de Terrence Malick. Le réalisateur n’en est qu’à son deuxième film, et il pose déjà un œil avisé et inspiré sur son art. Chaque plan est à tomber par terre. C’est tout simplement sublime, et il faut évoquer les références du cinéaste, qui sont parfaitement digérées. C’est lumineux. Le travail sur la lumière est dingue, offrant un film solaire, parfois étouffant, mais qui nous fait ressentir toutes les émotions qui se dégagent de l’ensemble. Et bien évidemment, tout cela est renforcé par des acteurs investis et impeccables, Richard Gere en tête. Son rôle de salaud au grand cœur est ambivalent, mais il est interprété avec fougue. A ses côtés, Brooke Adams est plus discrète, mais touche par sa douceur. Et Sam Shepard est bluffant en riche homme fragile.

Au final, Les Moissons du Ciel est un grand film. Terrence Malick affirme son talent pour la mise en scène et propose un deuxième impressionnant de maîtrise et de délicatesse. Outre le triangle amoureux qui se noircit au fil des minutes, on sera étrangement étonné par l’aspect moderne de l’écriture, avec un regard doux-amer sur ces pauvres travailleurs qui vont de ville en ville en fonction des besoins, pour gagner une misère alors qu’ils se tuent à la tâche. Quarante ans plus tard, le constat économique est toujours le même, et la misère des travailleurs toujours bien installée. Et comme le dit l’adage, lorsqu’un « vieux » film est toujours d’actualité, c’est que c’est un chef-d’œuvre.

Note : 18/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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