juin 3, 2026

L’Abandon – Film Fort ou Aubaine Politique ?

De : Vincent Garenq

Avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul

Année : 2026

Pays : France

Genre : Drame

Résumé :

Tout le monde connaît le nom de Samuel Paty, mais peu de gens connaissent réellement son histoire. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, est assassiné à la sortie de son collège. À la lumière des enquêtes et des procès, ce film revient sur ses onze derniers jours, et l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique.

Avis :

Vincent Garenq est un réalisateur et scénariste français qui s’est fait une spécialité d’un cinéma inspiré du réel. Depuis une quinzaine d’années, il s’intéresse à des affaires politiques, judiciaires ou médiatiques qui ont marqué la société française. Révélé au grand public avec “Présumé coupable”, qui revenait sur l’affaire d’Outreau, il poursuit ensuite dans cette veine avec “L’Enquête”, consacré à l’affaire Clearstream, ou encore “Au nom de ma fille”, porté par Daniel Auteuil sur l’affaire Bamberski.

Vincent Garenq aime raconter des histoires vraies à hauteur d’homme. Derrière tous les scandales, les procès et autres lumières médiatiques, Vincent Garenq cherche surtout à mettre en lumière les conséquences humaines qui ont traversé chacune des histoires qu’il a mises en scène. Son cinéma est souvent sobre et direct. Il ne cherche pas à faire du spectacle avec le réel. Il cherche à comprendre comment les choses ont pu arriver.

« Doté d’un scénario parfaitement maîtrisé »

Le mois de Mai 2026, en termes de cinéma, est passionnant. C’est un mois où beaucoup de films arrivent sur bien des sujets, et parmi tous, il y en a un qui se fait ultra sensible, “L’abandon”, un film qui retrace les derniers jours de Samuel Paty. “L’abandon”, c’est un film que j’attendais, car avec un réalisateur comme Vincent Garenq derrière la caméra, le projet, même s’il arrive relativement tôt par rapport à l’histoire, avait beaucoup d’éléments qui laissaient espérer un excellent film. Et malgré les polémiques de Cannes, “L’abandon” est bel et bien l’excellent film que j’avais envie de voir.

Doté d’un scénario parfaitement maîtrisé, “L’abandon” est un film qui se situe totalement dans la veine de son réalisateur. Mais au-delà de ça, c’est un film qui décrit avec beaucoup de précision la mécanique d’abandon justement qui a fait que cette horreur a peut-être été possible. Plus le film avance, plus ce titre devient fort. Plus il prend du sens. Plus on comprend qu’il ne parle pas seulement d’un homme, mais aussi d’un système qui, à plusieurs reprises, n’a pas su voir ou comprendre ce qui était en train de se jouer.

16 Octobre 2020, un professeur de géographie est assassiné à la sortie de son collège. Tout le monde connaît son nom : Samuel Paty. Que s’est-il passé ? Quels ont été les rouages qui ont fait que cet assassinat a pu arriver ? Tout commence onze jours plus tôt.

« “L’abandon” est un film qui montre totalement les failles d’un système »

Il en fait couler de l’encre cet “Abandon”, au point que ça éveille quelques craintes d’aller voir le film de Vincent Garenq, car il paraît que selon qu’on l’ait aimé ou non, ça dit quelque chose politiquement de nous… Pour ma part, le film de Vincent Garenq se pose comme l’un des grands films français de cette année. Un film tristement passionnant, car plus que le sentiment d’impuissance face à ce qui est mis en place, “L’abandon” est un film qui montre totalement les failles d’un système. “L’abandon”, c’est les failles de l’Éducation nationale. C’est les failles de la police. C’est les failles de la justice. Des politiques.

C’est un film qui montre plusieurs regards, plusieurs angles, avec d’un côté la pression qui ne cesse d’augmenter et de l’autre cette manière permanente de minorer les choses. Pour caricaturer, on pourrait dire qu’il y a le terrain et les gens de bureau. Ceux qui voient les choses arriver et ceux qui pensent encore que la situation peut être contenue.

L’abandon”, c’est une histoire faite de petites choses, d’une succession de dysfonctionnements, de lâchetés, de mensonges. En fait, c’est un effet boule de neige qui devient inarrêtable. Et ce qui est terrible, c’est que le film ne donne jamais l’impression qu’un énorme événement fait tout basculer d’un coup. Non. Tout se fait progressivement. Une parole. Une vidéo. Une accusation. Une mauvaise information. Une décision repoussée. Une autre minimisée. Puis encore autre chose. Et petit à petit, l’étau se resserre. C’est très mesuré.

« Vincent Garenq fait quelque chose de très osé »

On pourrait même parfois se dire que ça fonctionne plutôt bien, notamment du côté de la direction de l’établissement qui réagit rapidement. Mais une fois l’assassinat commis, le titre du film prend encore plus de sens lorsqu’il met en lumière tout ce qui a amené à la mort de Samuel Paty. Et c’est là que le film devient particulièrement fort, parce qu’il nous pousse à regarder l’ensemble de la chaîne plutôt qu’un seul maillon.

Avec ce film, Vincent Garenq fait quelque chose de très osé puisqu’il donne une véritable place à Samuel Paty. Il montre l’enfermement, la chute vertigineuse de cet homme qui passe en très peu de jours dans une solitude et une peur terrible. Et c’est probablement là que le film est le plus bouleversant. Samuel Paty n’est jamais réduit à ce que l’Histoire a retenu de lui. Il redevient un homme. Un professeur. Quelqu’un qui aime son métier. Quelqu’un qui essaie de comprendre ce qui lui arrive. Quelqu’un qui pense encore que la raison finira par l’emporter. Plus le film avance, plus le sentiment d’isolement devient palpable. Et franchement, certaines scènes sont difficiles à regarder tant elles dégagent une impression d’impuissance.

L’abandon”, c’est aussi un film qui parle de l’Éducation nationale, des programmes, de la laïcité, de la liberté d’expression, de la tolérance et du métier d’enseignant. De la manière dont on enseigne. Mais ce qui est intéressant, c’est que Vincent Garenq ne transforme jamais son film en démonstration. Il ne cherche pas à nous expliquer quoi penser. Il raconte. Il montre. Il expose des faits, des comportements, des réactions. Et c’est justement cette retenue qui rend le film aussi fort. Parce qu’il fait confiance à l’intelligence du spectateur.

« “L’abandon” repose sur des acteurs et des actrices qui trouvent tous la bonne tonalité »

Porté par un excellent casting, “L’abandon” repose sur des acteurs et des actrices qui trouvent tous la bonne tonalité. Personne n’en fait trop. Personne ne cherche à voler la vedette aux autres. Chacun tient sa place et participe à construire cet engrenage qui avance lentement vers l’inévitable. Et c’est ensemble qu’ils emmènent le film vers ce final bouleversant. Un final que l’on connaît malheureusement tous. Un final que l’on redoute pendant tout le film. Un final réalisé avec beaucoup de pudeur et de respect malgré l’horreur de ce qu’il raconte. Vincent Garenq ne cherche jamais le choc ou la provocation. Il reste toujours du côté de l’humain.

Après, on pourrait reprocher au film d’être très classique, presque académique comme on aime souvent le dire. Mais ce côté classique est aussi sa force. Vincent Garenq livre un film factuel qui retrace. Il n’est pas là pour faire du sensationnalisme. Il n’est pas là pour réinventer le cinéma. Il est là pour raconter cet engrenage. Et plus le film avance, plus on comprend que cette sobriété est un choix particulièrement pertinent. Une mise en scène plus démonstrative aurait probablement affaibli le propos.

Avec “L’abandon”, Vincent Garenq livre un film puissant et tragique. Un film révoltant tout en restant mesuré. Plus que de faire un film qui pointe du doigt des gens qui seraient des monstres, “L’abandon” raconte un engrenage. Un emballement. Un manque de dialogue. Il parle d’un mensonge, d’une rumeur, des réseaux sociaux, des idéologies, de ceux qui croient et de ceux qui rejettent. Ici, les erreurs, les manquements et les dysfonctionnements viennent de tous les côtés. Et c’est précisément ce qui rend le film aussi fort. Il ne cherche jamais la facilité. Il ne cherche jamais à simplifier une réalité qui ne l’était pas.

L’abandon”, c’est un film qui laisse le spectateur avec beaucoup de questions, beaucoup de colère aussi, mais surtout avec une immense tristesse. Et c’est peut-être pour ça qu’il marque autant. Parce qu’au-delà du fait divers, au-delà du débat public, au-delà même des polémiques qui entourent sa sortie, Vincent Garenq raconte avant tout une tragédie humaine. Et c’est ce que raconte “L’abandon”, en plus de rendre hommage à ce professeur dont, je pense, nous nous souviendrons tous du nom.

Note : 17/20

Par Cinéted

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