octobre 5, 2022

Les Chefs-d’œuvre de Junji Ito T.01

Auteur : Junji Ito

Editeur : Mangetsu

Genre : Seinen

Résumé :

Neuf histoires exceptionnelles de Junji Ito, publiées au sein du magazine Asahi Shinbun, sélectionnées parmi le meilleur du mangaka.

Avis :

Chaque pays a son auteur d’horreur culte. On peut nommer, bien entendu, Stephen King ou Lovecraft pour les Etats-Unis, Graham Masterton ou Clive Barker pour l’Angleterre, et en France, ça se joue entre Maxime Chattam et Serge Brussolo. Au Japon, si on peut retrouver des écrivains qui officient dans le genre horrifique, c’est surtout dans le manga que l’on retrouve des artistes qui ont fait les beaux jours de la J-Horror. Et maître parmi les maîtres, Junji Ito s’est taillé une belle part du lion. Il faut dire que son graphisme léché et sa façon de faire surgir l’horreur de situations banales ont fait de lui un auteur à part, qui peut déclencher la peur au détour d’une porte. Fort de ce succès, et voulant rendre hommage au mangaka, Mangetsu s’est lancé dans la publication des histoires courtes de Junji Ito, sous le nom de Les Chefs-d’œuvre de Junji Ito.

Décliné sous la forme de neuf nouvelles qui sont dans l’ordre chronologique de leur parution japonaise, ce gros manga renferme bien des histoires qui feront frémir à plus d’une reprise. Il faut dire que le talent de l’auteur réside dans deux choses : sa façon automatique de sortir l’horreur d’une situation crédible et l’absurdité de certaines idées qui trouveront un cheminement intéressant. En effet, que penser d’un emboîtement de crânes d’une génération à une autre, formant ainsi une chenille humaine ? Et l’idée de mettre des ballons tueurs à l’effigie des prochaines victimes n’est-elle pas risible ? Pour autant, Junji Ito arrive tout le temps à nous avoir, créant des situations effrayantes, voire glauques, avec des idées extrêmes et parfois loufoques. Ce recueil permet aussi de rentrer dans la psyché de l’auteur, avec, à chaque histoire, leurs origines. Et c’est très intéressant.

On retrouve aussi une grande diversité dans les thèmes abordés. Ainsi, Le Vieux Vinyle s’inspire d’une mélodie post-mortem qui va envoûter quiconque l’écoute, allant jusqu’à tuer pour se procurer le disque. Dans un démarrage classique avec un peu de jalousie, Ito va engendrer une sorte de chasse à l’homme qui va virer au cauchemar. Avec Frissons, l’horreur va plus loin, avec notamment du Body Horror. Ici, une statuette de jade créer une sorte de maladie qui fait des trous dans la peau, laissant passer les courants d’air. Le trait de l’auteur gagne en précision, et certaines planches sont carrément flippantes, à l’image de cette homme-gruyère avec un œil qui tombe à l’intérieur de son visage. Là aussi, l’horreur arrive avec des voisins bizarres, et une simple statuette. Quant à Le Mannequin, on a droit à quelque chose de plus frontal, lorgnant du côté du film de monstre.

Là, le but est assez simple, jouer sur les canons de la mode, et présenter un mannequin monstrueux qui serait en fait un ogre, dévorant tous ceux qui disent du mal de son physique. Junji Ito se moque alors d’un monde calibré et ansa grand intérêt. Les Ballons Pendus ira plus loin dans le délire, et démontrera le talent de l’auteur d’aller dans le burlesque, mais ne sombrant jamais dans le n’importe quoi. Ces gros ballons vengeurs n’apparaissent vraiment qu’à la fin, abordant une sorte de fin du monde inéluctable, où toute une famille se fait attraper. On pourrait en rire, mais c’est tout le contraire qui se passe, se concentrant sur une jeune fille isolée qui tente de survivre malgré tout. Le Castelet est une histoire qui est aussi très intéressante, avec des marionnettes qui vont prendre le contrôle d’une famille de… marionnettistes. Le résultat est surprenant, inattendu.

Mais d’une grande qualité narrative et formelle. Non seulement les dessins sont beaux, mais l’horreur ne survient qu’à la toute fin, après une succession de saynètes dérangeantes, avec une famille qui se fait diriger par des fils tenus par des esclaves. Junji Ito imagine toute une atmosphère étrange qui donne du relief à son final. Petite déception avec Le Peintre, qui est une histoire de Tomie, déjà présente dans l’intégrale de Tomie, et qui fait un peu redite. Un Rêve Sans Fin est par contre une histoire que ne renierait pas Lovecraft. Un homme fait des rêves qui durent une éternité, allant jusqu’à transformer son physique. C’est à la fois dérangeant et original, prenant place dans un contexte plausible, avec des rêves que l’on ne contrôle pas.

La Lignée rejoindra un peu l’histoire des ballons dans l’absurdité de son horreur, mais l’ensemble fonctionne encore grâce à une narration inventive (l’amnésie) et à une plongée progressive dans l’horreur. Comment ne pas être alarmé par la première arrivée du père, marchant en arrière, à quatre pattes ? Enfin, Lipidémie est l’histoire qui aura marqué toute une génération de lecteurs. D’une rare intensité dans son graphisme, laissant transparaître, avec du crayon gras, le sujet principal, la graisse, l’histoire ne va pas y aller mollo alors l’horreur graphique. Sans jamais nous lâcher, Junji Ito laisse libre cours à son sadisme, avec des planches d’une rare dégueulasserie. Une fois l’histoire terminée, on a l’impression d’avoir les doigts gras et de sentir le graillon. Pas étonnant que cette histoire ait fait polémique.

Au final, ce premier tome des Chefs-d’œuvre de Junji Ito ne ment absolument pas sur la marchandise. C’est glauque, c’est sale, c’est répugnant par moment, et surtout, c’est très innovant dans l’émergence d’une horreur palpable. Si l’auteur part parfois loin dans ses délires, il arrive à répandre un sentiment d’insécurité à chaque page, et à mettre en danger ses personnages, au sein d’une banalité routinière. Bref, un manga que tout amateur d’horreur se doit d’avoir, d’autant plus que l’édition de Mangetsu est d’une qualité rare, aussi bien dans les interventions en préface et postface, que dans l’objet en lui-même.

Note : 18/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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