octobre 18, 2021

Les Montagnes Hallucinées

Auteur : Gou Tanabe

Editeur : Ki-Oon

Genre : Horreur

Résumé :

En 1931, une expédition de sauvetage découvre le campement en ruines du Pr Lake, parti explorer l’Antarctique quelques mois plus tôt. Son équipe de scientifiques avait envoyé un message annonçant une découverte extraordinaire avant de sombrer dans le silence… Sur place, des squelettes humains dépouillés de leur chair laissent imaginer les scènes d’horreur qui ont pu se dérouler. Plus perturbantes encore : les immenses montagnes noires aux pics acérés au pied desquelles le Pr Lake et ses compagnons ont rendu l’âme… Ces terres désolées semblent cacher de terribles secrets. Gare aux imprudents qui oseraient s’y aventurer !

Avis :

Il n’est nul besoin de présenter aujourd’hui H.P. Lovecraft tant ses œuvres font encore le bonheur des amateurs d’horreur et d’univers fantasmagoriques après presque cent ans d’existence. L’auteur fascine toujours, ce qui ne fut pas le cas de son vivant, et maintenant ses récits sont déclinés à l’infini sur des supports aussi divers et variés que le cinéma, le jeu de rôle, le jeu vidéo, la musique ou encore les BD et autres mangas. Et oui, l’auteur américain s’exporte même au Japon où un mangaka de renom, Gou Tanabe, a décidé d’adapter les œuvres du maître sur papier. Alors l’exercice est très difficile car Lovecraft avait pour habitude de créer des monstres indescriptibles et totalement protéiformes pour laisser plus de place à l’inconscient de se fabriquer ses propres entités nébuleuses. En décidant de commencer par Les Montagnes Hallucinées, Gou Tanabe ne choisit pas la facilité et laisse rêveur quant à une adaptation cinématographique par Guillermo Del Toro. Encore faut-il que cette version papier, éditée dans un sublime écrin par Ki-Oon, fasse mouche.

L’action prend place en 1931 lors d’une expédition dans l’Antarctique. Une équipe de scientifiques se rend sur place pour faire des fouilles et trouver des choses qui pourront faire avancer la science ainsi que raconter le passé de notre chère Terre. Cependant, les scientifiques vont faire des découvertes étonnantes dans la roche, comme des stries qui ressemblent au passage d’une créature titanesque et les fouilles vont les amener de plus en plus loin dans cet océan de glace, jusqu’à des montagnes noires et une cité antique des plus bizarres. Ce qu’il faut bien comprendre avec Les Montagnes Hallucinées, et l’œuvre de Lovecraft en général, c’est que la frayeur est insidieuse et se distille par petites touches. Cela est très complexe à mettre en images car il faut savoir ménager le suspense avec du dessin, mais surtout trouver le juste équilibre entre le lourd verbiage de l’auteur et des bulles propres aux bandes-dessinées. Un travail complexe qui peut laisser perplexe, notamment dans la coupure faite par l’éditeur, car la fin du premier tome laisse sur un happening un peu trop commercial. Masi que nenni, si l’appel du second tome est là, c’est que l’ensemble fonctionne parfaitement. Et le récit est bien dosé entre cette exploration qui part petit à petit en eau de boudin et l’obsession des scientifiques qui veulent toujours aller plus loin, au péril de leur vie.

Avec cet ouvrage, on va donc voir comment l’Homme veut pousser toujours plus loin l’exploration, quitte à se mettre en danger, lui et son équipe. A titre d’exemple, le Pr Lake est tellement obsédé par ses découvertes qu’il va sacrifier toute son équipe pour finalement des queues de pelle. En dérangeant les anciens, ces créatures antédiluviennes qui vivent dans une sorte de cité en totale autarcie, l’être humain découvre alors l’inimaginable, quitte en à perdre la vie et la raison. Lovecraft, et là, par l’intermédiaire de Gou Tanabe, montre que parfois, les sciences n’apportent rien de bon et qu’il vaut mieux ne rien savoir plutôt que de mettre en péril l’humanité toute entière. Bien évidemment, l’écrivain était un personnage fort peu sympathique, acariâtre au possible, et on ressent ce nihilisme dans l’histoire qui nous est racontée. L’humain est tout petit face à des créatures qui étaient présentes bien avant les dinosaures et nous faisons preuve d’une arrogance qui n’est pas forcément justifiée. Cette arrogance est bien présente dans les mentalités des scientifiques, prenant finalement leurs assistants pour du bétail, profondément égoïstes et obsédés par leurs égos. Bref, même si le récit semble n’être qu’une exploration de l’Antarctique, Lovecraft racontait quelque chose de profond et de péjoratif à propos de l’être humain.

Cette noirceur est vraiment bien mise en avant par le mangaka qui possède un trait très réaliste qui sied parfaitement à ce genre de récit. Outre le noir et blanc qui est un choix très judicieux (en même temps, on est dans du manga), Gou Tanabe arrive à saisir le lecteur avec une prolifération de grandes planches montrant l’étendue du désert de glace, de ces montagnes noires aux pics acérés et finalement du vide qui habite cet endroit. C’est non seulement beau, grâce au talent de l’auteur, mais c’est aussi très intelligent, plongeant le lecteur dans une sorte de léthargie contemplative. Ces traits se prêtent aussi parfaitement aux décors de la cité des anciens et des Shoggoths. A la fois sombre et raffiné, cet endroit fait froid dans le dos avec ce dédale de couloirs aux bas-reliefs obscènes et tentaculaires. On ressent un vrai changement sur la fin de l’histoire, avec des murs qui semblent prendre vie, retrouvant parfois des simulacres de corps humains dans les parois et tout cela favorise un sentiment de malaise et d’effroi. C’est très clairement du grand art et Lovecraft est vraiment mis à l’honneur.

Au final, Les Montagnes Hallucinées est un manga que l’on ne peut que conseiller, surtout pour les amateurs de l’écrivain et les fans d’horreur insidieuse. Certes, c’est lent et le premier tome ne sert qu’à poser une ambiance froide et isolée, mais le deuxième tome, bien plus conséquent et nerveux, montre à quoi sert cette première partie essentielle pour poser les bases d’un monde quasi apocalyptique. Bref, il s’agit d’une histoire dense, pesante, pessimiste au possible, glauque comme jamais et qui emporte son lecteur vers les méandres d’une folie douce. Bref, un manga en deux tomes que l’on conseille fortement.

Note : 18/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

Voir tous les articles de AqME →

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.