
Auteurs : Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski
Editeur : Casterman
Genre : Fantasy
Résumé :
»Des ruines encore fumantes de ce monde ravagé, surgirent en hurlant les armées de ceux qu’on appela les Trois immortels : Zembria la cyclope, Barr-Find main noire et Jargoth le parfumé ! Ainsi naquit La Guerre. Et ainsi débuta le long esclavage du peuple Chninkel, qui ne cesse depuis d’expier la terrible faute de ses ancêtres. » Dans ce monde d’entre les mondes qu’est l’univers de la fable, se déroulent les méandres surprenants du destin de ce petit n’importe quoi qui affronte les puissances ténébreuses.
Avis :
Comme toute forme d’art, le neuvième n’échappe pas à ses séries cultes, ses ouvrages qui marquent toute une génération, et qui traversent les âges sans broncher. D’ailleurs, l’un des critères pour qu’une œuvre soit culte, c’est qu’elle demeure toujours aussi forte malgré le temps qui passe. C’est le cas pour un bon nombre de bandes-dessinées, et dans le domaine de la Fantasy, on peut évidemment citer Le Grand Pouvoir du Chninkel. Scénarisé par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegorz Rosinski, l’œuvre va recevoir le prix Alph’Art du public en 1989 lors du festival d’Angoulême. Cependant, on peut se poser une question : l’histoire est-elle toujours aussi puissante aujourd’hui, alors même que des milliers de séries de Fantasy sont sortis depuis ? La réponse est simple, c’est un très grand oui. Vision décalée du Nouveau Testament, Le Grand Pouvoir du Chninkel demeure un chef-d’œuvre indémodable.

La BD débute avec la présentation de l’univers. On y apprend que ce nouveau monde est régi par trois puissances qui s’affrontent éternellement, et qui asservissent plusieurs autres peuples. Après une bataille impressionnante, on fait la rencontre de J’on, un Chninkel qui vient de survivre par miracle. Il fait alors la rencontre de U’n, un pavé noir qui dit être le créateur de ce monde, et qui va donner un grand pouvoir à J’on, celui de rétablir la paix. Commence alors une grande aventure qui va être chapitrée en fonction des personnages rencontrés. Cela commence par Bom-Bom, une sorte de singe qu’utilisent certaines armées pour les guerres. J’on se lie d’amitié avec cet être, et ensemble, ils vont parcourir un peu de pays avant de croiser le chemin de G’wel, une autre Chninkel, prisonnière des Kolds, un peuple violent à la solde des trois immortels.
Lorsque ce trio ce forme, pour ne devenir rapidement qu’un duo, le voyage de J’on et G’wel commence vraiment, avec des quiproquos qui permettront à J’on de faire croire à son peuple qu’il est réellement l’élu. L’aventure est alors impressionnante et s’inspire de plus grandes œuvres de la littérature, et notamment de la Bible, dont elle détourne les codes à travers une genèse différente. La grande force de ce récit, c’est finalement l’évolution de J’on, qui passe d’une victime égoïste à un vrai prophète qui va lutter contre de grandes puissances. Sa naïveté, sa lâcheté, puis sa prise de confiance, vont lui permettre d’évoluer dans le bon sens, de prendre en maturité, et de se rendre compte de l’importance des autres dans sa vie. L’injustice est bien présente, les puissants resteront des puissants en manipulant les masses, mais un grain de sable peut provoquer un tsunami.
L’originalité de cette histoire se situe aussi dans les personnages qui sont tous plus marquants les uns que les autres. En jouant avec les codes de la Fantasy, les deux auteurs offrent un lore inédit, malgré quelques clins d’œil appuyés. Comment ne pas y voir un hommage vibrant à 2001, l’Odyssée de l’Espace de Kubrick en découvrant U’n ? Les trois immortels, qui se vouent une haine sans merci, sont très intéressants aussi, non pas dans leurs motivations, car ce sont les mêmes (avoir les pleins pouvoirs), mais dans leur design. Zembria est une amazone fière et sans pitié. Jargoth est un homme efféminé qui utilise des créatures végétales comme montures. Et Barr-Find a tous les attributs du barbare sanguinaire. Des designs qui seront repris de nombreuses fois dans d’autres récits de Fantasy, preuve que Le Grand Pouvoir du Chninkel est une œuvre majeure de la bande-dessinée.
On retrouvera aussi des personnages qui sont loin d’être lisses. C’est-à-dire qu’ils ont tous des parts sombres et des ambitions qui sont parfois néfastes. J’on n’est pas exempt de défauts, puisque c’est un couard fainéant, qui n’aspire qu’à vivre une vie tranquille aux côtés de G’wel. Cette dernière n’est pas en reste, puisqu’elle pousse J’on à faire cette quête, et parfois, on peut se demander si elle ne fait pas ça pour être vue en compagnie d’un véritable héros désigné par un Dieu. Bref, les personnages sont très bien écrits, ils ont tous une dichotomie qui les rend plus riches, et d’un point de vue dessin, c’est tout simplement sublime, notamment dans la version noire et blanche. Rosinski fait un travail d’orfèvre et montre un talent pour les personnages étranges, comme Volga, cette sorcière fait d’un amalgame de chair et de tentacules.
Et puis Le Grand Pouvoir du Chninkel, c’est aussi et surtout son fond. Il s’agit d’une relecture du Nouveau Testament, mais avec des thèmes qui sont toujours d’actualité aujourd’hui. Outre les croyances et les personnes crédules qui croient aux miracles alors que c’est juste un heureux hasard, on retrouve des sujets forts et sensibles. Et cela concerne notamment les puissants, les chefs de guerre, les dirigeants, les vieux libidineux qui tiennent trop à leur place. Le conseil du peuple Chninkel est l’exemple même des sénateurs qui ont peur de la jeunesse et prennent des décisions qui vont à leur avantage, pour garder leur bonne place. Les trois immortels peuvent se voir comme de grands patrons, qui refusent la remise en question de leur autorité, et font tout pour faire taire ce petit Chninkel qui risque d’amorcer une révolte du petit peuple. Bref, c’est magistral.

Au final, Le Grand Pouvoir du Chninkel est une bande-dessinée qui file tranquillement sur ses quarante ans, mais qui demeure toujours d’actualité. Les dessins magnifiques subliment une histoire qui englobe de nombreuses thématiques, dont la religion, mais aussi le pouvoir des puissants, et leur peur de perdre leurs avantages. Les deux auteurs offrent un ouvrage culte, dont le temps ne semble avoir aucune emprise, tant c’est fait avec intelligence et une imagination débridée, qui manque cruellement aujourd’hui.
Note : 19/20
Par AqME
