novembre 30, 2021
BD

Curtis Hill – Une BD qui a du Chien

Auteur : Pau

Editeur : Paquet

Genre : Drame, Action

Résumé :

Deux pilotes de course automobiles que tout oppose, sauf le talent au volant. Curtiss Hill est beau, riche, fair-play, brillant en société. Rowlf Zeichner, originaire d’un pays tombé en dictature militaire et brutale, agit dans l’ombre et ne recule devant aucune bassesse pour remporter la victoire. Leur rivalité va éveiller la curiosité de la photojournaliste Maugène Berk, qui lèvera le voile de la vérité sur leurs vraies personnalités.

Avis :

Quand on parle anthropomorphie et bande-dessinée, forcément, certains blockbusters viennent en tête. On pense de suite à Blacksad, le chef-d’œuvre de Guarnido, ou encore à De Cape et de Crocs de Ayroles et Masbou. Pour autant, les personnages animaliers qui prennent la place des humains sont nombreux et de nombreuses œuvres utilisent ce procédé pour parler de problèmes qui nous touchent de près. Et cela n’est pas nouveau, puisque La Fontaine a déjà utilisé cela avec ses fables pour dépeindre une humanité souvent ridicule. Pau est un auteur espagnol qui aime faire de l’anthropomorphisme et qui a vite compris que pour faire passer des messages profonds, il est parfois plus efficace de transformer l’homme en animal, et de créer des métaphores. De ce fait, avec Curtiss Hill, il va explorer les dérives racistes d’un monde en perdition, où régime totalitaire et magouille des riches dictent un quotidien pas si rose.

Sous ses couverts de bande-dessinée pour enfants, Curtiss Hill détient en son sein une double lecture qui est assez fascinante. En premier lieu, le récit s’articule autour de la dualité entre deux pilotes automobiles. Curtis Hill est le riche bourgeois qui gagne tout grâce à son ingénieur et son argent. Rowlf Zeichner est l’outsider, l’éternel second qui est prêt à tout pour gagner et qui n’a pas les faveurs du public. La guerre fait rage entre les deux conducteurs et l’histoire démarre sur les chapeaux de roues en présentant deux types que tout oppose, même dans la façon de gagner. Rowlf parait être le méchant de l’histoire, créant des accidents pour gagner, tandis que Curtis a le beau rôle, vainqueur à la loyale à chaque fois. Mais les apparences sont trompeuses et il va falloir l’intervention d’une journaliste pour lever le voile sur certaines magouilles, et une atmosphère délétère particulière.

Car si les plus jeunes y verront certainement une compétition âpre et presque violente entre deux pilotes que tout oppose, Pau va pousser son récit bien plus loin, livrant un background très adulte, et très dur. En effet, Curtiss Hill est un bande-dessinée qui dénonce les magouilles des grands chefs d’entreprise, qui ne sont pas si concurrents que ça. Pot de vin, corruption, partage de technologie, tout est bon pour gagner de l’argent et alimenter les rumeurs sur les circuits, afin d’attirer le public. Mais le plus intéressant reste sentiment d’urgence qui règne au cœur du récit. Une urgence à cause d’une guerre raciste qui sévit dans les pays voisins, où chiens et chats se détestent. Pau, en filigrane, alimente sans arrêt la tension qui règne dans le pays, en proie à deux situations, soutenir la guerre ou aider les chats en les accueillant dans le pays.

Des choix difficiles qui font irrémédiablement écho à notre situation actuelle. Les mentalités changent, évoluent, les méfiances sont au goût du jour et on voit d’un mauvais œil ceux qui accueillent les chats. Comment ne pas y voir un parallèle avec les réfugiés afghans de nos jours ? L’intelligence de l’auteur se trouve dans ce juste équilibre où il insère ce sujet très adulte au milieu d’une course puissante et accessible à tous. L’ensemble donne un récit dynamique, rythmé, et qui fait référence à un cinéma aujourd’hui en disparition, celui du film noir des années 50. D’ailleurs, le graphisme évoque bien cette époque-là, même si on est plus proche des années 30. Les tons sépia donnent un cachet particulier, offrant un réel parti pris graphique. Curtiss Hill est une bande-dessinée qui est belle, où les traits de l’auteur trouvent un bel écho dans les courses de voitures.

Enfin, le dernier intérêt de Curtiss Hill réside dans la dichotomie des personnages et leur évolution. Si on pourrait croire que le héros est Curtiss Hill, on va vite se rendre compte qu’il s’agit d’un type égoïste et queutard. Il nage dans les magouilles et entretient sa fortune de manière illégale. Quant à Rowlf, il est au départ le méchant, le tricheur, le voleur, mais il cache une grosse fêlure et livre un autre combat en dehors des pistes, plus noble, mais qui nécessite de gros moyens. Au fil du récit, les personnages changent et ils deviennent plus complexes, floutant l’aspect manichéen du départ. Curtiss se rend compte qu’il n’a pas d’ami et que le seul qu’il avait jusque-là court à la mort dans une guerre inutile. Rowlf apprend de son adversaire et décide alors de s’associer en dehors des circuits pour une lutte plus juste.

Au final, Curtiss Hill est un bande-dessinée qui, malgré sa courte durée, possède un fond à la fois intelligent et pertinent. Sous couvert d’une BD pour enfants, avec ses personnages animaliers, Pau délivre un récit puissant et qui résonne toujours d’actualité dans notre société malade. Sans en faire des caisses, jouant beaucoup avec les non-dits et ne montrant jamais la guerre, l’auteur fait la part belle à un écrin doux et référencé pour raconter une histoire à double lecture passionnante. Il est juste dommage que tout cela s’arrête en queue de poisson. On aurait aimé une suite à ces aventures.

Note : 16/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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