décembre 3, 2021

L’Empire Electrique – Victor Fleury

Auteur : Victor Fleury

Editeur : Bragelonne

Genre : Steampunk

Résumé :

En cette fin du XIXe siècle, au cœur de l’Empire Électrique, les technologies voltaïques ont transformé la civilisation. L’Europe, sous le règne de Napoléon II, domine la planète.
Pourtant…
Un terroriste insaisissable menace l’ordre établi en Écosse française. Les Bonaparte décident de recourir aux services d’un prisonnier politique aux talents fameux, un certain Sherlock Holmes…
Marc Frankenstein est l’héritier d’une lignée de savants. Il pratique une science revitalisante, la médecine voltaïque. Un soir, la police vient le chercher à son domicile. Le docteur devra faire face aux sombres secrets de sa famille…
L’Australie est une terre de non-droit où sont déportés les utopistes de tout poil. Gavroche Thénardier, vieux révolutionnaire, est capturé et enfermé dans le terrible bagne Vidocq. Pour s’évader, il rassemble une équipe de prisonniers…
Le capitaine Nemo, cet infâme pirate, ressurgit après trente ans de silence pour attaquer la flotte française. Le lieutenant Justinien, son ennemi de toujours, embarque à bord du Léviathan pour lui donner la chasse…

Avis :

Genre singulier par excellence, le steampunk est un courant facilement identifiable dans la littérature. Ces univers entremêlent les fils de l’histoire à des fantaisies purement spéculatives et non moins réjouissantes. La découverte de ce type d’œuvre revient à se lancer dans une époque révolue et baroque où les coups de pouce technologiques côtoient les bizarreries du destin. Une sorte de futur antérieur qui aurait pris un peu d’avance sur l’avenir tel qu’on le connaît et le conçoit. En cela, le steampunk présente de nombreuses occurrences avec l’uchronie. Un autre style qui se retrouve au sein de L’Empire électrique, un recueil de six nouvelles où la France domine le monde (ou presque).

En partant du postulat où Napoléon Bonaparte n’a connu aucune défaite, Victor Fleury développe un contexte où la suprématie française est totale. Pourtant, il n’est point ici question de fierté nationale ou de patriotisme mal placé. Au fil de ses récits, l’auteur conserve le recul nécessaire pour démontrer qu’aucun pays n’est exempt d’errance ni de dérives en imposant sa culture, ses lois et son modèle économique à d’autres peuples. On ne parlera pas forcément de totalitarisme, mais d’un régime autoritaire qui lorgne dangereusement vers la dictature. Sans doute est-ce dû à l’exercice unilatéral d’un pouvoir absolu qui ne souffre d’aucune discussion, encore moins de contradiction.

En cela, cet univers se montre particulièrement dense, s’orientant parfois vers une dystopie rétrofuturiste du plus bel effet. L’auteur ne se contente pas d’un lieu unique, mais dépeint l’influence des Bonaparte à l’ensemble de la planète. Cela passe par les bas-fonds de la capitale (qui est ici Lyon et non Paris), l’occupation du Royaume-Uni, le bush australien servant de bagnes, sans oublier le littoral atlantique de l’Amérique, proche d’un Nouveau-Monde désuni. Chaque intrigue est donc l’occasion de modifier des évènements historiques sous le prisme de la fiction et de figures littéraires emblématiques du XIXe siècle.

Au fil des pages, on accompagne tour à tour, Sherlock Holmes, Zorro, le docteur Frankenstein, Gavroche, Arsène Lupin, Van Helsing et bien d’autres célébrités. L’amalgame de ces protagonistes peut paraître improbable, voire indigeste, il n’en demeure pas moins une caractérisation respectueuse des personnalités évoquées précédemment. En ce sens, il n’y a pas d’autodérision ou une exagération de leurs traits, conférant alors à une caricature de bas étages. Leurs comportements, comme leurs relations, sont particulièrement crédibles. Pour ce faire, il est vrai que l’aspect humoristique du steampunk est sciemment mis en retrait.

Hormis quelques exceptions et jeux de mots, le ton reste majoritairement au premier degré. L’impact de l’uchronie rend l’univers plus sombre que l’autorise la légèreté habituelle du steampunk. Les sujets avancés vont d’ailleurs en ce sens. On retrouve cette notion persistante d’exil, qu’il soit psychologique ou physique. S’agit-il d’un écho à la véritable histoire de Bonaparte ? Toujours est-il qu’elle est exprimée en différentes circonstances et de manière dissemblable entre chaque intrigue. Il en découle souvent une considération pessimiste, presque nihiliste, dans l’aboutissement des péripéties et des conséquences qui pèsent sur les intéressés.

On notera que chaque récit s’accorde avec ses propres inspirations littéraires. Pour « Le Gambit du détective », on met l’accent sur les investigations et les déductions de Sherlock Holmes. Pour faire honneur au cavalier masqué, le sentiment de justice demeure prépondérant dans « Les Masques du Bayou ». La nouvelle « Comment je me suis évadé du bagne » s’attarde sur le combat politique de Gavroche et d’Étienne Lantier. Enfin, on peut aussi évoquer l’exploration et l’aspect aventureux avec « À la poursuite du Nautilus » qui rend un formidable hommage à l’œuvre de Jules Verne à travers une narration majoritairement épistolaire.

À mi-chemin entre steampunk et uchronie, L’Empire électrique s’avance comme un recueil de qualité. La création de cette histoire alternative à la nôtre interpelle autant par la critique politique qu’elle suscite que par la singularité de son univers. Les têtes familières s’enchaînent, se rencontrent et s’affrontent au sein d’intrigues denses, variées et bien construites pour maintenir l’intérêt du lecteur. Victor Fleury fait preuve d’une grande finesse dans son style, et ce, en considérant les difficultés propres au rythme qu’impose l’écriture d’une nouvelle. Il en ressort une incursion probante et originale qui se place aux côtés d’autres incontournables du genre tels que La Trilogie de la Lune.

Note : 16/20

Par Dante

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