mai 31, 2026

Le Sabre – Kendo for Life

Titre Original : Ken

De : Kenji Misumi

Avec Yûsuke Kawazu, Raizô Ichikawa, Akio Hasegawa, Hisaya Morishige

Année : 1964

Pays : Japon

Genre : Arts martiaux, Drame

Résumé :

Kokubu, capitaine et maître du club de Kendô à l’université de Tôwa, pratique cette discipline avec ferveur. Mibu, nouveau membre du club, est en complète admiration devant son maître et va jusqu’à l’imiter dans sa manière de vivre.

Avis :

Cinéaste aux multiples ambitions et talents, Kenji Misumi a eu une carrière aussi brève que prolifique. Sur une vingtaine d’années, il a fourni quelques-uns des métrages les plus remarquables de sa génération. On songe à Zatoïchi, le masseur aveugle et la Trilogie du Passage du Grand Bouddha. Au cours des années 1960, un autre triptyque a marqué son œuvre : la Trilogie de la lame. Avec Tuer, il proposait une vision tortueuse et engagée du chanbara. On y retrouvait sa prédilection pour les films d’époque, la tragédie et l’anticonformisme. Cela sans oublier des qualités esthétiques remarquables, le tout auréolé d’une mise en scène à la maîtrise technique impressionnante. Avec Le Sabre, on est écartelé entre une continuité et une scission avec le premier opus.

En effet, le présent métrage s’inscrit dans un cadre contemporain. Pour Kenji Misumi, ce choix interpelle, car il privilégie généralement les contextes historiques à des intrigues modernes. Néanmoins, l’adaptation de la nouvelle de Yukio Mishima permet d’accroître la dichotomie entre une époque révolue et la période des sixties, en pleine rébellion contre les dictats sociaux et les traditions. Cela s’est notamment traduit par le cinéma d’avant-garde et la nouvelle vague à même de malmener les conventions. Au fil du récit, on retrouve ce discours séditieux, prompts à l’insoumission et l’indiscipline. On songe à ces jeunes qui interpellent les femmes au sortir des toilettes d’un restaurant ou à cet autre groupe qui trompe l’ennui en tirant sur un pigeon.

« Il ne faut donc pas s’attendre à un film de sabre épique »

On peut y déceler un caractère tentateur. En réalité, on y perçoit l’expression de l’ennui et la peur de l’avenir. Cette dernière notion s’écarte des considérations du protagoniste qui aspire à une vie simple, faite de droiture et de justice. Afin d’y parvenir, il se réfugie dans l’entraînement et la pratique du kendo. Ici, il est également question de rejeter les conventions, mais celles qui augurent du modernisme. La banalité d’un quotidien miné par le travail et les responsabilités fait l’objet d’un refus manifeste. Le statut social, le cadre familial, la stabilité professionnelle et autres carcans moraux sont répudiés pour des valeurs qui tendent vers la pureté et la sincérité des actions, plus que des sentiments. D’aucuns y entrevoient la désuétude d’un tel point de vue. Ce qui amène à l’ostracisme progressif de Kokubun.

Au fil des sessions d’entraînement ou du stage d’été, on entretient ce clivage entre la rigueur et l’abnégation face aux considérations de la jeunesse. Il n’y a qu’à constater le refus de l’autorité par le blâme, d’évoquer « un châtiment de l’époque féodale », pour se convaincre d’une incompatibilité entre les préceptes d’antan avec les générations actuelles. Autre élément notable, la scène de la baignade à la plage, où l’on distingue l’insouciance (et l’inconséquence) des élèves, malgré les directives de leur maître. Il ne faut donc pas s’attendre à un film de sabre épique dans la lignée des jidai-geki, mais à un drame psychologique qui confronte les protagonistes à leurs certitudes, leurs valeurs, leurs ambitions et leurs manquements.

« Le réalisateur et le scénariste prennent à contrepieds les attentes du public »

En cela, la rivalité entre les deux personnages principaux apporte une dimension supplémentaire dans l’opposition intergénérationnelle. Certes, ils ont tous deux le même âge, ainsi que des aptitudes martiales similaires. Pour autant, leurs perspectives se trouvent aux antipodes. On observe aussi l’ascendant hiérarchique au sein du club de kendo. Ce qui vient attiser les tensions et les rancunes. Là encore, on aurait pu escompter un duel classique pour résoudre les divergences d’opinions et départager leurs compétences. Le réalisateur et le scénariste prennent à contrepieds les attentes du public pour se focaliser sur un affrontement indirect, où les tentatives de manipulation et les faux-semblants sont privilégiés. On y notera une autre forme d’irrévérence face aux préceptes du kendo.

Au final, Le Sabre est un film qui surprend, car il se veut foncièrement différent de Tuer. Cela porte sur son rythme, davantage posé, son contexte ou sa manière d’appréhender son sujet principal. Certes, il y a toujours les valeurs propres au bushido qui régissent le parcours des protagonistes. Toutefois, elles amènent plus à un questionnement qu’à un renoncement sur la transmission et la perpétuation du savoir dans une société consumériste. Avec un traitement proche du film noir, Kenji Misumi dépeint son histoire dans une atmosphère oppressante et vénéneuse. La pratique du kendo symbolise ici le combat que chaque être mène contre la vie, contre lui-même, en vue d’atteindre son idéal. Un drame qui fait montre de rigueur pour refuser toute forme de conformisme, même si le déterminisme de nos choix tend vers des considérations fatalistes, sinon tragiques… Encore une fois, un bel exercice de style du réalisateur.

Note : 16/20

Par Dante

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