
Titre Original : Kiru
De : Kenji Misumi
Avec Raizô Ichikawa, Shiho Fujimura, Mayumi Nagisa, Masayo Banri
Année : 1962
Pays : Japon
Genre : Action
Résumé :
Rescapé d’un massacre, Shingo a été élevé dans la résidence du samouraï Takakura. Adulte, il est devenu invincible au sabre et participe à de nombreux combats.
Avis :
Comme bien d’autres cinéastes, le parcours de Kenji Misumi est aussi étonnant que singulier. Cela porte autant sur sa vie personnelle que sur sa carrière. Cette dernière fut marquée par ses aspirations de comédien avant qu’il soit engagé en tant qu’assistant-réalisateur. Metteur en scène prolifique, on lui doit plus de 60 films en seulement 20 ans. Entre les studios Nikkatsu, Daiei et Toho, l’homme nous a offert des productions remarquables, notamment dans le domaine du chanbara. Dans les années 1960, il dispose d’une belle notoriété. Après avoir initié l’une des plus grandes sagas nipponnes avec Zatoïchi, le masseur aveugle, il s’oriente vers un projet d’envergure, La Trilogie de la lame, dont le présent métrage en constitue la pierre angulaire.

Avec un titre aussi circonspect, Tuer est évocateur d’un symbolisme propre à sa thématique de prédilection. En l’occurrence, la mort. Ici, il n’est pas question de dépeindre une énième variation de l’histoire du rônin, mais de se pencher sur une tragédie familiale qui se perpétue à travers les générations. On pourrait alors s’attendre à une saga qui s’étend sur la durée. Or, Tuer est aussi furtif qu’un coup de lame bien exécuté. L’incursion est brève, mais non moins efficace et dense dans ce qu’il développe. Si l’on distingue des fondamentaux inhérents au chanbara, Kenji Misumi ne se contente pas de les recycler. D’un genre tombé en désuétude, le réalisateur les transcende ; non pour en faire un film d’action épique, mais un drame intimiste inattendu.
« Avant tout, Tuer s’avance comme un exercice de mise en scène »
Car c’est là toute la difficulté d’un tel projet où il est compliqué de s’immiscer au sein d’un registre surexploité. D’un postulat de départ ambitieux, le récit évoque un assassinat avec force et esthétisme. On songe aux drapés des kimonos qui virevoltent au gré des mouvements chaotiques des personnages féminins. La gestion du cadre et l’usage du ralenti viennent magnifier ces séquences qui présentent une maîtrise technique admirable. Avant tout, Tuer s’avance comme un exercice de mise en scène. Le traitement est très pictural. Malgré l’énergie qui se dégage de ces confrontations (psychologiques ou physiques), l’approche se veut contemplative. Cela peut paraître paradoxal, mais le récit prône l’apaisement, non la violence. Preuve en est avec la cérémonie du thé où les protagonistes apprécient une chute de neige.
Pour autant, le rejet de l’affrontement n’induit pas forcément une fuite, synonyme de lâcheté et de renoncement au bushido. Le recours aux armes demeure une nécessité face à des circonstances forcées. Tuer contente aussi un public féru de films de sabre. Là encore, Kenji Misumi prend nos attentes à contrepied, dans le sens où l’usage de la lame se montre surprenant, sinon déstabilisant. On songe à cette fameuse botte secrète (et déloyale) qui a d’abord un impact sur la perception de l’adversaire avant de déterminer l’issue d’un duel. À l’image de Zatoïchi, on retrouve aussi un rapport de force démesuré où le protagoniste n’hésite pas à se confronter à des dizaines d’ennemis, notamment lors de cette embuscade sur une route de campagne.
« Kenji Misumi préserve l’intelligibilité de la narration par une qualité d’écriture constante »
Au fil de ce périple tourmenté, on distingue d’autres occurrences qui marquent toute la singularité de Tuer. Cela tient à ce traitement elliptique qui s’affranchit du poids des années pour exposer une évolution notable de la vie des personnages. Là où certains réalisateurs auraient pu se perdre dans une approche par trop évasive, Kenji Misumi préserve l’intelligibilité de la narration par une qualité d’écriture constante. Sa collaboration avec Kaneto Shindō, en tant que scénariste, vient exacerber le potentiel de l’histoire à travers des instants clefs. Ces derniers permettent de parfaire un travail rigoureux sur la caractérisation, cohérente au regard du contexte, du vécu et des aspirations avancées.

Au final, Tuer marque un premier jalon notable et essentiel dans La Trilogie de la lame. S’il n’en est pas à son coup d’essai, Kenji Misumi propose une vision différente du chanbara, plus nuancée et torturée qu’à l’accoutumée. Le récit privilégie la dimension tragique de l’histoire, sa dimension fataliste, sinon inéluctable. En ce sens, l’intrigue interpelle surtout sur le déterminisme des circonstances, moins sur le nihilisme qui pourrait en découler. Cela porte sur le parcours esseulé, empreint de mystères, de son personnage principal, eu égard à son exil de trois ans. À travers Shingo, on retrouve aussi la prédilection du cinéaste pour les portraits anticonformistes, voire marginaux. Au-delà de cette approche non conventionnelle et captivante, on peut apprécier des affrontements de haute volée et un sens de l’esthétisme exceptionnel pour dépeindre une existence biaisée par le sens du devoir et le destin.
Note : 17/20
Par Dante
