
Auteur : Ruben Del Rincon
Edition : Ankama
Genre : Aventure, Thriller, Historique
Résumé :
Après une fusillade dans le centre de Kiev, plusieurs personnes sont retrouvées mortes. Parmi les survivants, une française de 60 ans est évacuée, hagarde. Personne ne la soupçonne, pourtant elle est à l’origine de tout. Mais comment en est-elle arrivée là ?
Avis :
Parfois, une idée part d’un tout petit rien. Un moment fugace qui se passe devant nous, et l’idée surgit d’entre les ténèbres pour devenir une histoire à part entière. C’est ce qui s’est passé pour Ruben Del Rincon, auteur de la BD L’Invisible, qui nous préoccupe entre ces lignes. Si l’histoire met en scène une veuve soixantenaire, ce n’est pas pour rien. Alors qu’il faisait ses courses, l’auteur voit une personne qui double une personne âgée, comme si elle n’existait pas. Le personnage de Valérie était alors né. Mais bien évidemment, une idée comme cela ne suffit pas à faire une BD, il en faut plus. Et ça tombe bien, car les sujets de prédilection de l’auteur sont la révolution, l’amitié ou encore l’esprit de combat. Il va alors mêler le personnage de Valérie à une révolution trop méconnue, celle du Nicaragua dans les années 70.

Le début de l’histoire est ce que l’on appelle un flashforward. On y découvre une femme hagarde qui vient de survivre à une fusillade en plein centre de Kiev. Elle est alors recueillie par ses deux fils, et petit à petit, sa mémoire lui revient, et la replonge dans ses souvenirs de jeunesse, alors qu’elle participait à la révolution au Nicaragua contre le dictateur Somoza. L’Invisible est construit comme une enquête policière. On se doute bien que le premier chapitre a un lien avec Valérie et son passé, et on va vite comprendre pourquoi on revient de façon courante en arrière, dans un passé lumineux, mais jonché de combats et de lutte contre un régime dictatorial. L’auteur se sert du côté historique pour épaissir son personnage central, et lui donner une raison de se venger. Une vengeance qui va prendre du temps, mais qui est savamment orchestrée.
L’un des points forts de cette BD, c’est justement de parler d’un combat méconnu chez nous, celui de la FSLN contre le dictateur Somoza, qui va régner de main de maître sur le Nicaragua pendant de nombreuses années. Le côté historique est amené en filigrane, juste ce qu’il faut pour montrer le tempérament de Valérie, et les raisons de son état d’esprit, celui de se sentir invisible, inutile et dépassée aux yeux des gens. Au sein de ce Nicaragua, il sera question d’amitié, avec Gina, une forte tête révolutionnaire, mais aussi d’amour avec Luc. Et en parallèle de la lutte, l’amour va rentrer en confrontation avec l’amitié, créant des tensions, et finalement un éloignement qui amènera à cette enquête près de quarante ans plus tard. Ruben Del Rincon tient bien son intrigue dans le passé, sans jamais nous perdre un seul instant.
Mieux, il arrive à nous intéresser à cette face un peu cachée du Nicaragua, qu’il considère comme l’une des dernières révolutions justes, où le peuple a repris ses droits, tout en contrecarrant les plans des Etats-Unis, qui avaient placé Somoza à la tête du pays. Mais L’Invisible, c’est aussi des parties dans le présent, avec une Valérie qui va mener une enquête en découvrant que Gina est décédée peu de temps après son départ du Nicaragua. Et elle va découvrir qu’elle est morte à cause d’une balance au sein du FSLN, et elle va tout faire pour découvrir la vérité. L’auteur place alors son héroïne dans une aventure nerveuse, qui prend aussi place dans un contexte historique, celui de la naissance du parapente à Mieussy. Rares sont les récits qui mettent une soixantenaire dans le feu de l’action, et là, c’est fait de façon crédible.
Néanmoins, si l’histoire est très intéressante, et menée de façon très intelligente, il y a un petit bémol, et il va concerner les graphismes. Ce n’est pas qu’ils ne sont pas beaux, mais ils sont particuliers, et il va rentrer dedans. Par exemple, quand l’histoire prend place au Nicaragua, les décors sont très jolis, presque naïfs, et ne collent pas vraiment au contexte guerrier. Les traits de l’auteur sont assez « tremblants », et cela ne va pas forcément avec un récit grave et puissant. De même, la colorisation à l’aquarelle est très belle, et permet parfois d’illustrer vraiment la notion d’invisibilité, mais quand les sujets sont plus graves, comme une fusillade par exemple, on reste circonspect sur certains choix. Ce qui est étonnant, c’est qu’a contrario, ce dessin fonctionne sur certaines choses, comme le vol de parapente, ou les moments plus légers et poétiques.

Au final, L’Invisible de Ruben Del Rincon est une BD qui est fortement recommandable, notamment pour son aspect historique et le montage de son enquête qui est vraiment bien fichue. Du côté du scénario, c’est vraiment excellent, les éléments s’enchaînent à merveille, et il y a du liant entre tous les chapitres. Il faut cependant faire fi d’un graphisme parfois trop naïf pour la gravité de l’histoire, et quelques têtes qui peuvent prêter à sourire. Mais ce n’est qu’un détail, tant on prend plaisir à la lecture de cette histoire, tout en apprenant des choses autour d’un pays dont on parle rarement, sinon pour le café, le Nicaragua.
Note : 15/20
Par AqME
