
Titre Original : Invasion of the Body Snatchers
De : Don Siegel
Avec Kevin McCarthy, Dana Wynter, Larry Gates, Carolyn Jones
Année : 1956
Pays : Etats-Unis
Genre : Horreur
Résumé :
Des habitants d’une petite ville des Etats-Unis sont victimes d’une étrange psychose et prétendent que des membres de leur famille ou leurs amis ont été dépossédés de leur identité…
Avis :
En littérature, comme au cinéma, la science-fiction comporte son lot d’œuvres classiques, sinon intemporelles. Pour autant, il n’est pas rare de constater le vieillissement ou la patine désuète de certaines d’entre elles. On songe à La Guerre des mondes de Byron Haskin ou Le Choc des mondes de Rudolph Maté. Ce n’est pas tant l’aspect esthétique qui prévaut dans ces considérations. Il faut davantage se pencher sur un discours suranné, pour ne pas dire archaïque. Preuve en est avec d’autres productions à l’aura intacte et non moins prestigieuses qui ne prennent pas une ride. Bien malgré lui au sortir de sa genèse, L’Invasion des profanateurs de sépultures présente un statut de précurseur à de nombreux égards, tant sur le fond que sur la forme.

Au cours des années 1950, la science-fiction et l’horreur restent des genres assez mésestimés. De tels projets sont souvent relégués à un public jeune ou peu regardant sur la qualité des métrages. Si ce jugement demeure biaisé et fallacieux, il constitue un cliché dont il est bien difficile de se départir, encore aujourd’hui. Cela étant dit, le film de Don Siegel contraste d’emblée avec nombre de productions concurrentes par un traitement plus sombre de son intrigue. Certes, il y a eu un premier montage estimé trop léger, lors de projections tests. Dans sa version commercialisée, le métrage affiche néanmoins une atmosphère oppressante, à la progression insidieuse. Son caractère inéluctable nous entraîne dans une spirale de paranoïa qui aboutit à la persécution des protagonistes.
« On y entrevoit surtout une réflexion sur la déshumanisation progressive »
L’une des grandes forces de l’histoire tient à présenter un paysage sociétal idyllique, proche de l’utopie de l’American Dream, avant de gratter le vernis des apparences et entrevoir de terribles considérations. Le premier acte expose cette insouciance et des cas « isolés », assimilés aux délires de personnes dérangées. Toute la singularité du phénomène se dissimule dans les détails, comme une manière de se comporter ou de gérer ses relations envers autrui. Ici, la mise en scène et la narration s’associent pour entretenir le doute sur la véritable nature des individus suspects. À ce stade, il serait aisé d’y entrevoir une forme d’allégorie sur la menace communiste, les partisans du maccarthysme. De l’aveu même des principaux responsables du projet, le film n’a pourtant rien d’une parabole politique.
Toute la polémique autour de cette dimension sous-jacente à l’histoire tient surtout à la surinterprétation du public. Certes, il y a bien des occurrences troublantes. On songe à la substitution (ou à la transformation) des humains lors du sommeil, sorte de représentation de la négligence des habitants. On distingue aussi cette surveillance omnipotente qui prend de l’ampleur, ressassant quelques velléités propres au totalitarisme. L’individu s’efface pour se plier au conformisme. La véritable critique du film pourrait ainsi relever de la normalité, de l’indifférence de nos semblables, de la vacuité d’une existence banale et balisée par les obligations quotidiennes. On y entrevoit surtout une réflexion sur la déshumanisation progressive d’une société aux perspectives étriquées.
« Le récit exacerbe la suspicion »
Le second acte s’immisce dans une strate plus inquiétante et tangible. À l’approche psychologique succède une rythmique plus énergique, où les protagonistes sont contraints de simuler ou de fuir. Le rapport de force s’est inversé et semble impossible à endiguer. Le récit exacerbe la suspicion afin de malmener la confiance envers des visages familiers. L’évolution des sentiments des personnages suit un schéma semblable à celui du spectateur. Ce qui renforce l’immersion, l’empathie et l’angoisse que suscite une telle incursion. La frontière entre fiction et réalité s’effiloche, au point de proposer l’une des dernières séquences aussi mémorables que remarquables dans son exécution. D’ailleurs, elle aurait dû marquer le dénouement de l’histoire avant que la production intègre un prologue et un épilogue pour atténuer le pessimisme ambiant.

Au final, L’Invasion des profanateurs de sépultures constitue un film d’exception, à l’intemporalité manifeste. Celui-ci soulève bon nombre de questions sur son intrigue, son discours sur un phénomène qui demeure nébuleux. Les explications restent évasives et laissent entendre différentes hypothèses. Sa lecture sous-jacente est aussi riche qu’insoupçonnée, quitte à se perdre dans des élans politisés non désirés par le cinéaste lui-même. Sans doute est-ce dû à cette portée intergénérationnelle, où l’on a tendance à retranscrire les peurs de notre époque au travers de la fiction. Avec peu d’effets spéciaux, une réalisation de premier ordre et un climat anxiogène, il est difficile de ne pas se montrer indifférent à la portée d’une telle œuvre, à moins d’être une cosse dénuée d’émotions…
Note : 18/20
Par Dante
