
Résumé :
Le jeune épéiste Hiroki a juré à son maître déchu de protéger sa ville et les gens qu’il aime contre toutes les menaces. Confronté à une tragédie et tenu par son devoir, le samouraï solitaire doit voyager entre la vie et la mort pour se confronter à lui-même et décider de la voie à suivre.
Avis :
Sous le prisme de la peinture, du septième art ou de la littérature, la culture du Japon inspire de nombreux créateurs. En matière de jeux vidéo, on a droit à bon nombre de productions qui aiment explorer son histoire à travers des périodes emblématiques. On songe à Nioh, Sekiro ou Ghost of Tsushima. Autant d’aventures qui privilégient, selon le titre, le caractère mythologique ou la véracité du contexte et de l’intrigue. Avec Trek to Yomi, on assiste à un syncrétisme de ces deux courants. Un choix loin d’être antinomique si l’approche s’avère maîtrisée. Cela sans compter sur des influences cinématographiques manifestes.

D’emblée, la direction artistique du jeu de Flying Wild Hog (la trilogie Shadow Warrior) frappe avec un parti pris pour une teinte monochrome granuleuse. L’hommage aux fleurons du septième art nippon est évident, tout comme son aspect référentiel à l’œuvre d’Akira Kurosawa. Cependant, cette seule comparaison serait réductrice, au regard de la passion pour les films de samouraïs. Çà et là, il est aisé de distinguer des occurrences à d’autres grands cinéastes, dont Kinji Fukasaku, Tomu Uchida ou Kenji Misumi. Au-delà de son style esthétique, il suffit d’observer la qualité des plans, les jeux de lumière et, plus généralement, la réalisation pour le constater.
L’intrigue prend place dans le Japon féodal, aux prémices de la période d’Edo. Ici, la reconstitution historique est particulièrement méticuleuse. Elle fournit une belle variété d’environnements, tout en faisant montre de respect envers le contexte. À ce titre, on apprécie l’alternance du cadre, entre les villages saccagés ou la nature sibylline de la campagne japonaise. On peut aussi s’attarder sur la dimension mythologique qui se développe au fil du récit. D’une approche rude et amère de la violence, on se perd dans des considérations occultes, sinon mystiques.
L’occasion nous est alors donnée d’explorer les croyances et les préceptes du shintoïsme. La progression mue vers des environnements prompts à instaurer une ambiance fantasmagorique. On songe à ces créatures errantes, à cette architecture grandiloquente ou, plus tard, à ces éléments inertes qui se meuvent, comme s’ils étaient dotés d’une conscience, plus que de mécanismes invisibles. À de nombreux égards, cela rappelle l’atmosphère onirique et non moins inquiétante de deux films d’exception de Kaneto Shindō : Onibaba et Kuroneko. Le rapprochement est saisissant, tant dans la narration que dans la technique à initier (et faire accepter) des considérations allégoriques, relatives à la foi, dans un contexte réaliste.
Cette dualité, on la retrouve aussi dans l’intrigue, où Hiroki est amené à faire des choix, lors de passages clefs. Ceux-ci n’ont pas d’impacts sur son parcours, mais plutôt sur le dénouement. Il ne s’agit pourtant pas du cœur du jeu, expliquant sans doute la faible portée de nos décisions. Toutefois, cela a le mérite de mettre en avant des thématiques chères à ce type d’histoire, comme la notion de vengeance. On se confronte à l’importance du sens de l’honneur et de la loyauté, tandis que les responsabilités et le devoir se heurtent à des dilemmes moraux. Il est simplement dommage que ceux-ci prêtent à peu de conséquences au cours de l’aventure.
En matière de gameplay, les combats proposent une palette de techniques variées pour maîtriser l’art du sabre, tout en profitant de l’efficacité d’armes à distance. L’approche demeure assez accessible pour se familiariser avec les fondamentaux. À savoir, la parade, les esquives et les attaques. Afin de ne pas se laisser déborder lors d’un affrontement, il convient de rester concentré et d’avoir le bon timing pour vaincre, du moins dans les modes de difficulté les plus élevés. Dans ces circonstances, il n’est pas rare de mourir ou de répéter une séquence à plusieurs reprises. Le challenge est néanmoins équilibré et la progression ne connaît pas de heurts majeurs. Malgré la qualité et le soin apportés aux chorégraphies, on dénotera une redondance évidente dans les confrontations.
Au vu de la brièveté de l’aventure, ce dernier aspect n’a rien de rédhibitoire pour pleinement s’immerger dans Trek to Yomi. Le titre comporte quatre niveaux de difficulté : kabuki, bushido, rōnin et kensei. En rōnin (l’équivalent de difficile), il faut compter 6 à 7 heures, incluant quelques échecs inévitables, pour parcourir les 7 chapitres. Prévoyez 4 à 5 heures pour une découverte de l’histoire en toute décontraction. Ce qui enlève toutefois un intérêt au jeu. Au fil de la progression, il est possible de débloquer de nouvelles compétences, d’améliorer sa santé et sa jauge d’endurance. Pour encourager à l’exploration, plusieurs artefacts sont à glaner. Ceux-ci disposent d’un descriptif détaillé afin de mieux appréhender le shintoïsme et la culture japonaise.

Au final, Trek to Yomi est un jeu d’action-aventures aussi original que surprenant dans ses intentions. On apprécie sa direction artistique qui renvoie aux classiques du cinéma japonais et à l’histoire de l’archipel. Pour peu que l’on soit sensible à ce style, l’immersion est immédiate, tant l’intrigue varie les registres et les ambiances. L’ensemble s’avère inspiré et n’hésite pas à approfondir les croyances shintoïstes pour affirmer sa singularité. Pour paraphraser Hiroki : « Cet endroit sinistre dégage une étrange beauté ». Il est vrai que l’on peut regretter une durée de vie restreinte, des choix narratifs anecdotiques ou une certaine redondance dans l’approche des combats, exception faite des boss. Il n’en demeure pas moins une aventure intense et nerveuse, à découvrir pour les passionnés de culture nippone et les amateurs d’odyssées vidéoludiques à très forte composition cinématographique.
Note : 16/20
Par Dante
