
Résumé :
Jeune fille optimiste, mais hantée par une expérience douloureuse qui a ébranlé sa vie, Gris s’est égarée dans le tréfonds d’un monde qu’elle a créé de toutes pièces. Son périple à travers les méandres du chagrin se reflète sur sa robe, vêtement éthéré lui conférant de nouvelles capacités qui l’aideront à se frayer un chemin au cœur de cette réalité estompée. Au fil de l’histoire, Gris évolue et ressent une gamme d’émotions différentes. Elle perçoit alors son monde sous un tout autre jour et découvre ainsi des sentiers insoupçonnés que ses capacités naissantes lui permettent d’explorer.
Avis :
Dans le domaine vidéoludique, les jeux indépendants constituent un microcosme à part entière. Bien éloignés des dictats financiers de productions AAA, ils font montre d’une créativité évidente, n’hésitant pas à s’écarter des sentiers battus. Face à la profusion de sorties, nombre d’entre eux demeurent pourtant invisibles aux yeux du grand public et des joueurs avertis. Toutefois, il arrive que certains titres fassent preuve d’une telle originalité qu’ils gagnent en notoriété. C’est le cas de Gris, titre ô combien sobre et énigmatique, évocateur d’un parti pris pour une introspection toute poétique. De quoi malmener les idées reçues et les clichés archaïques des jeux vidéo que certains s’évertuent à entretenir, sans connaître le sujet de leurs invectives…

Dès les premières images, la direction artistique de Gris interpelle par son aspect épuré et néanmoins inspiré. De la simplicité des lignes à la finesse des contours, on découvre un univers singulier fait de ruines, d’une flore improbable pour traduire les élans fantasmagoriques d’une imagination débridée. Contrairement au titre, le jeu dépeint une multitude de couleurs et de nuances. Les tons pastel viennent éclabousser les blancs, comme sur une toile vierge. De nombreux panoramas se rapprochent d’aquarelles, plus précisément du courant abstrait pour exprimer les états d’âme du personnage principal.
De nuances, il est également question dans le propos qui fait l’économie de dialogues afin d’exacerber la portée émotionnelle du récit. Plus une appropriation qu’une interprétation, celle-ci incite à s’identifier au parcours esseulé de Gris. Au-delà de l’enchantement que suscite cette pérégrination, son histoire se prête à des thématiques douloureuses. En ligne de mire, on songe surtout à la dépression et au suicide. Des considérations graves qui, au travers de la progression dans l’aventure, amènent à l’acceptation de soi, à surmonter ses peurs et ses tourments. Il s’agit d’une simple possibilité parmi tant d’autres puisqu’elle découle de la sensibilité et de la perception du joueur, sans jugement de valeur.
En termes de gameplay, Gris se montre très intelligent et intuitif. Il possède un level design bien pensé pour construire les énigmes. Ici, il n’est pas question d’une approche punitive, même une chute n’est guère létale. On nous incite à tester les mécanismes à disposition, à user des capacités de Gris. À titre d’exemple, le fait de réaliser un saut lourd peut servir en différentes circonstances, notamment avec la transformation de la robe en briques. De même, les interactions avec l’environnement sont tout aussi subtiles que judicieuses. S’il n’y a pas de difficultés notables, on peut toutefois être amené à effectuer plusieurs tentatives pour poursuivre le périple.
Côté durée de vie, il faut compter quatre à cinq heures pour boucler l’aventure, le tout décomposé en cinq chapitres. Leur distinction tient, entre autres, au changement des couleurs pour traduire une évolution dans la pensée du personnage principal. Il est possible de prolonger le plaisir avec la recherche d’artefacts secrets, comme les fragments mémoriels, les pommes et les volatiles magiques. À noter qu’une première partie achevée permet d’accéder à un carnet d’artworks et à la bande-son qui s’avère sublime et parfaitement dans le ton de l’histoire. L’incursion se révèle donc courte, mais ô combien intense d’un point de vue émotionnel.

Au final, Gris est un titre qui relève davantage de la poésie que du jeu vidéo. Son approche allégorique vient traduire des tourments universels. Chaque passage constitue une épreuve qui peut s’interpréter à différents niveaux de lecture. Le contraste entre l’absence des dialogues et l’impact des compositions musicales renforcent le sentiment d’immersion, la dimension mélancolique. La progression demeure simple, sans pour autant prendre le joueur par la main. Il est nécessaire de solliciter son sens de l’observation, de tirer parti des mécanismes du gameplay et ceux de l’environnement. Avec une approche contemplative, propice à l’émerveillement avec cette patte artistique unique, il en ressort une expérience aussi belle que touchante.
Note : 17/20
Par Dante
