avril 17, 2024

Tabou – Une Histoire des Mers du Sud

Titre Original : Tabu : A Story of the South Seas

De : F.W. Murnau

Avec Matahi, Bill Bambridge, Hitu, Anna Chevalier

Année : 1931

Pays : Etats-Unis

Genre : Drame, Romance

Résumé :

Sur l’île de Bora-Bora, un pêcheur de perles s’éprend d’une jeune fille vouée à être sacrifiée…

Avis :

Si l’on compte de nombreux cinéastes qui ont marqué la période expressionniste du septième art, F.W. Murnau est l’un des réalisateurs les plus mémorables de l’époque. Au contraire de certains de ses homologues, cela ne tient pas à une carrière prolifique où s’enchaînent courts, moyens et longs-métrages. Chacun de ses projets se solde par des œuvres cultes sinon intemporelles. Il est facile d’évoquer l’aura de Nosferatu. Toutefois, son talent ne se résume pas à ce seul chef d’œuvre, comme l’attestent L’Aurore et City Girl. Alors que le film muet semble tombé en désuétude au début des années 1930, Murnau persiste dans ce registre pour son ultime métrage, sorte de testament artistique bien malgré lui avant son accident de voiture…

Avec Tabou – Une Histoire des mers du sud, le réalisateur s’exile dans le Pacifique Sud pour mettre en exergue une fable contemporaine. La production constitue une itération presque inédite dans le cinéma. Hormis les documentaires des opérateurs des frères Lumière, ces images sont rares, a fortiori dans le domaine de la fiction où l’on privilégie alors les tournages en studio. Dans un style similaire, on avait pu apprécier la version de Stuart Paton de 20 000 lieues sous les mers ou encore le traitement archaïque de La Sirène des tropiques. En l’occurrence, on ne retrouve pas cette condescendance toute colonialiste à l’égard des tribus de Bora-Bora, même si l’équipe de production s’est montrée peu amène quant au respect de leurs coutumes, de leurs tabous.

« L’histoire s’arroge les atours d’une légende ou d’un conte local. »

Composé en deux actes, la première partie du film avance une vision paradisiaque, voire édénique, de la Polynésie. Lagons aux eaux cristallines, plages de sable fin, îles aux reliefs montagneux… L’image véhiculée est peut-être connue de tous, mais elle trouve ici l’une de ses premières représentations cinématographiques. Dès lors, la mise en place et les scènes d’exposition s’attardent sur un quotidien empreint de traditions et de labeurs ; le tout auréolé d’un esprit communautaire qui confère à une solidarité sincère. Sur cet aspect, l’histoire s’arroge les atours d’une légende ou d’un conte local. Le navire des Occidentaux apporte une ombre symbolique, suggérant un choc des cultures. De celui-ci découle une confrontation faite d’intéressement et de bassesse pour tirer profit de la candeur et de la précarité des deux principaux intervenants.

Nanti d’un titre évocateur, Le Paradis perdu, le second acte délaisse le traitement fantasmé pour instiller un élément perturbateur. Avec une ironie non feinte, c’est précisément le respect des traditions qui contraint les protagonistes à se rapprocher d’une société occidentale dont ils ne saisissent pas les valeurs. L’individualisme latent dissimule surtout l’opportunisme d’intervenants sans scrupule lorsqu’il s’agit de flouer la bonne foi du pêcheur. De même, leur statut de fugitif les place dans une position de vulnérabilité où les problèmes évoluent vers une situation inextricable. Celle-là même où, chacun de leur côté, les amants cachent leurs dilemmes, leurs épreuves. D’une volonté de s’affranchir des dictats de leurs pairs, ils sont prisonniers des conséquences de leurs propres choix.

« Le réalisateur interpelle son public par cette volonté d’émancipation face à l’absence de libertés. »

D’aventures, Tabou s’insinue vers le drame personnel, démontrant les contradictions culturelles et l’incapacité à s’adapter au sein d’un système que l’on ne comprend pas. Certes, la critique sociale est moins prépondérante que dans City Girl ou L’Aurore, même si le couple demeure pétri d’idéaux, à l’image de la première référence. Pour autant, le réalisateur interpelle son public par cette volonté d’émancipation face à l’absence de libertés ; que ces dernières tiennent d’obligations sociétales ou des us et coutumes des aïeuls. D’un côté, la survie dans un cadre hostile (et il ne s’agit pas de la nature). De l’autre, la nécessité de transgresser les lois et traditions afin de subvenir à ses besoins. La tragédie en devenir est d’autant plus contrastée qu’elle se produit sous un soleil éclatant.

Au final, Tabou – Une Histoire des mers du sud constitue la dernière pierre à l’œuvre remarquable de F.W. Murnau. Entre l’aventure et le drame, son métrage tient tout d’abord à une approche documentaire faite de légendes avant de s’orienter vers des considérations beaucoup plus pernicieuses et sentencieuses pour ses personnages. L’intrigue se ponctue de choix, de paradoxes et d’une tournure qui, à certains égards, se fera l’écho de la réalité. Au-delà de conditions de tournage difficiles, guère explicites à l’écran, la production a dû faire face à de nombreuses complications. On peut aussi évoquer la malédiction du chaman Hitu pour les sacrilèges commis et le manque de respect envers les tabous locaux. D’accidents en noyades, cette étrange anecdote s’est soldée par le décès de son réalisateur avant la première du film…

Note : 16/20

Par Dante

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