novembre 30, 2021

La Sirène des Tropiques

De : Henri Etievant, M. Nalpas

Avec Georges Melchior, Pierre Batcheff, Regina Thomas, Joséphine Baker

Année : 1927

Pays : France

Genre : Comédie, Romance

Résumé :

Le marquis Sévéro est amoureux de sa filleule Denise qui doit épouser André. Le marquis envoie André en mission de surveillance de ses plantations antillaises pour l’éloigner, mais celui-ci finit par revenir, accompagné d’une danseuse noire, qui l’aime secrètement.

Avis :

Le cinéma muet demeure un formidable vivier de pépites oubliées du septième art. De chefs-d’œuvre méconnus en incunables ancrés dans l’imaginaire collectif, la période expressionniste a donné lieu à de nombreuses expérimentations en matière de réalisation. D’où une richesse cinématographique proprement enthousiasmante. En parallèle de très bons films, on compte également des itérations dispensables qui, pourtant, ont profité d’une notoriété évidente à leur époque, eu égard aux grands noms qu’elles mettent sur le devant de la scène. En l’occurrence, La Sirène des tropiques constitue la seconde apparition notable de Joséphine Baker sur grand écran après La Revue des revues.

Si la sortie des deux métrages coïncide, leur histoire a de commun une intrigue prétexte, sommaire à bien des égards. Le scénariste Maurice Dekobra y insuffle la légèreté de ses romans de gare, sans approfondissement aucun. On s’insinue dans un récit cousu de fils blancs où les velléités amoureuses de l’antagoniste donnent lieu à un exil plus ou moins forcé au cœur des Antilles. De péripéties en quiproquos, La Sirène des tropiques aime à jouer la carte du burlesque avec des situations cocasses, et ce, en dépit des atours dramatiques qu’elles sont censées revêtir. Amusant, il est évident que l’on se confronte à un « film de commande » qui n’a guère de grandes ambitions.

De même, on devine d’emblée que ce type de productions n’a d’autre but que de spéculer sur la notoriété de son actrice principale, alors star montante du music-hall. Pourtant, Joséphine Baker n’occupe qu’un rôle en retrait par rapport au couple phare. Elle s’insinue dans une sorte de triangle amoureux où ses sentiments ne sont guère réciproques. En des circonstances différentes, on pourrait apprécier l’incongruité de la situation ou même déceler le clivage qui sépare les classes sociales dans un esprit bon enfant. Seulement, le film d’Henri Étiévant souffre d’archaïsmes sociétaux issus d’une autre époque, sans doute un rien nostalgique de la période colonialiste française.

Les Antillais font l’objet d’une complaisance clairement affichée. Le propos est similaire à La Revue nègre, le premier spectacle de Joséphine Baker. On y distingue une hypocrisie tout occidentale à s’avancer comme le protecteur autoproclamé des peuplades « non civilisées ». Il ne s’agit pas de racisme à proprement parler, mais d’allusions plus insidieuses où les Noirs sont tolérés dans une certaine mesure au sein de notre société. Preuve en est avec le passage sur le paquebot ou les professions qu’exerce Papitou avant de connaître le succès. Du point de vue du public (spectacle de music-hall ou métrage), il en émane une source de distraction exotique malaisante.

Cette impression reste vivace tout au long du film. On songe au chien prénommé « Bamboula » dont l’usage tient ici surtout à la connotation péjorative du terme et non à l’instrument de musique ou la danse traditionnelle. Il y a toujours ce sentiment de supériorité déplacée qui découle du comportement des Blancs face aux populations colonisées. Ils les considèrent au mieux comme des enfants à la naïveté confondante, au pire comme des bêtes de somme. Le phrasé caricatural de Papitou confère aux clichés les plus effroyables. Les « Missiés » « Ti » et autres tournures simplistes ont de quoi rivaliser avec le slogan « Y’a bon » de Banania qui, soit dit en passant, n’aurait pas dépareillé dans une telle débâcle.

Au final, La Sirène des tropiques s’avance comme une vision pénible de la commisération française à l’encontre de ses colonies. Vision caricaturale d’une époque où les relents de considérations raciales sont encore vivaces, le film d’Henri Étiévant remise sa tête d’affiche dans la peau d’un personnage cliché, une sauvageonne illettrée. Il est d’autant plus regrettable de constater que les danses de Joséphine Baker occupent une place mineure au sein d’une intrigue qui, pourtant, ne brille guère par son originalité ou son intérêt. Malgré l’atmosphère légère du métrage, l’enthousiasme de Joséphine Baker se heurte à l’étroitesse d’esprit d’une comédie sentimentale surannée, basique et suffisante.

Note : 07/20

Par Dante

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