mars 2, 2024

La Lisière – Niko Tackian

Auteur : Niko Tackian

Editeur : Calmann-Lévy

Genre : Thriller

Résumé :

Un choc sous la voiture, en pleine nuit, alors que Vivian, Hadrien et leur fils Tom roulent dans les monts d’Arrée, ce massif breton formé de landes, de roches et de marécages.
Hadrien s’arrête, descend pour voir, Tom le suit. Une minute passe, puis deux. Vivian s’inquiète, c’est bien long et elle ne les entend plus, elle quitte la voiture, appelle. Personne. Si c’est une blague, elle n’est pas drôle, fulmine-t-elle. Mais quand elle s’avance de quelques pas vers la forêt, un homme surgit et la prend en chasse, il est armé d’une hache, elle court vers la route, et se jette quasiment sous les roues d’un camion qui la prend à son bord et la conduit à la gendarmerie.
Là, Vivian raconte, affolée, supplie qu’on l’aide. La lieutenante Maëlys Mons envoie une équipe sur les lieux. Rien. Pas de voiture. Aucune trace. Ainsi commence une attente d’autant plus insoutenable pour Vivian que, dans ses rêves, qui semblent essayer de lui dire quelque chose, elle retrouve son mari et son fils.
L’incompréhension grandit lorsque la voiture est découverte au fond d’un marais, vide. Qu’est-il arrivé à Hadrien et Tom?

Avis :

Genre littéraire particulièrement exigeant, le thriller tend à insuffler suspense et réalisme au sein d’histoires aussi subtiles qu’imprévisibles. L’exercice n’est jamais très éloigné du polar, a fortiori quand la narration privilégie le suivi d’investigations policières. Pour certains auteurs, ce type de récits est l’occasion de jouer avec la réalité, d’entretenir le doute quant à une potentielle explication irrationnelle. À la singularité de la démarche, le développement d’une atmosphère par trop particulière permet d’appréhender différemment le genre. Une manière d’entremêler faits avérés et légendes locales, surnaturel et pragmatisme. C’est précisément dans ce registre que s’inscrit La Lisière.

Le nouveau roman de Niko Tackian s’insinue en terres bretonnes, plus particulièrement dans les monts d’Arrée. Si l’on connaît la région pour son aura empreinte de mystères, cette partie du Finistère possède une résonnance toute significative lorsqu’on la découvre, l’arpente. Certes, le lieu de l’action est souvent considéré comme un personnage à part entière. Ici, il présente une consistance qui relève de l’admiration, sinon de la fascination à contempler ces landes dignes du Dartmoor. D’ailleurs, est-ce un hasard si l’on retrouve des occurrences au Chien des Baskerville ? À commencer par ce molosse noir qui, malgré son statut secondaire dans l’histoire, apporte une connotation surréaliste.

Avant tout, La Lisière se distingue par cette atmosphère d’exception, où l’on apprécie cet environnement hanté par le folklore local. Il n’y a pas forcément de rapports directs entre l’Ankou ou le noir pays avec le cœur de l’affaire. Pour autant, cette dernière puise sa source dans des croyances et des superstitions encore vivaces. De ce récit, il se dégage une approche toute primitive ; du lieu de l’action jusqu’à la progression dans des villages du secteur, comme La Feuillée. Il est d’autant plus appréciable de constater la cohérence géographique, ainsi que le choix de certains endroits emblématiques. On songe notamment au chaos rocheux de la forêt d’Huelgoat ou à la chapelle Saint Michel de Braspart.

Cela étant dit, l’intrigue joue aussi sur le mystère de l’affaire en question. Cette incompréhension presque extatique à constater ce malheur soudain et, de prime abord, déconcertant. Là encore, il s’agit de se servir du cadre pour mieux épaissir le caractère nébuleux des faits. Comme à l’accoutumée, Niko Tackian offre un récit dynamique et entraînant pour accompagner une progression ô combien immersive. Les chapitres sont courts. Chaque séquence évite de s’étendre en palabres pour magnifier la montée en tension, développer le propos afin d’amener à un autre niveau d’interprétation quant à cette curieuse disparition. On y retrouve la rigueur déjà constatée avec Solitudes ou l’angoissante ambiance étayée dans Avalanche hôtel.

À l’image de ce dernier ouvrage, le lecteur est constamment sur le fil du rasoir ou, pour reprendre la symbolique du titre, à la lisière des perspectives de notre réalité. Là où s’entrecroisent les divagations oniriques, les légendes issues du folklore breton ou ces tourments psychologiques propres au personnage principal et première victime de l’affaire. La résolution de cette dernière tient autant à l’enquête de terrain qu’à cette introspection dans les souvenirs traumatiques de la protagoniste. Il est d’autant plus saisissant de voir ces deux approches se confronter ; lorsque l’une progresse, s’élève, tandis que l’autre s’immisce dans des strates de conscience (ou d’inconscience) toujours plus profondes.

Au final, La Lisière s’avance comme un thriller hypnotique. D’une rare puissance évocatrice, le roman de Niko Tackian se démarque avant tout par cette atmosphère palpable, parfaite retranscription des lieux à travers ses environnements sauvages préservés, ses légendes et son folklore encore prégnants. Si l’on apprécie l’évolution des investigations, le soin apporté à la caractérisation, l’histoire se distingue aussi par la qualité de son ambiance. Cette propension naturelle à immerger le lecteur dans des contrées où la frontière avec le monde de l’invisible est plus que jamais étroite. On a beau rester dans la tonalité réaliste du thriller, La Lisière possède les atours fascinants de ces ouvrages fantastiques où onirisme et poésie viennent magnifier la narration.

Note : 17/20

Par Dante

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