octobre 5, 2022

La Déchéance d’un Homme

Auteur : Junji Ito

Editeur : Delcourt/Tonkam

Genre : Seinen

Résumé :

Yôzô Ôba souffre énormément du regard que les autres portent sur lui et ne comprend pas le bonheur de son entourage. La solution qu’il finit par trouver pour s’en guérir : se transformer en bouffon. C’est ainsi que s’écoulent ses jours, à se vouer à ce rôle de clown empli de souffrance. « Extérieurement, le sourire ne me quittait pas intérieurement, en revanche, c’était le désespoir. »

Avis :

Sorti en 1948, La Déchéance d’un Homme est le deuxième roman le plus vendu et le plus lu au Japon. Tombé aujourd’hui dans le domaine public, il est le chef d’œuvre d’Osamu Dazai, qui se suicidera quelques temps après la publication de cet ouvrage. Très pessimiste et cynique, le roman va avoir droit à plusieurs adaptations, que ce soit à la télé, au cinéma, ou encore en manga. Junji Ito, maître de l’horreur, est le dernier en date à apporter sa pierre à l’édifice. Paru en 2017 au Japon, il parvient chez quelques années plus tard grâce à Delcourt/Tonkam sous la forme d’une histoire en trois tomes. Explorant les méandres tortueux de l’esprit d’un homme malheureux et addict à toutes sortes de choses, le manga éblouit par le style de Ito, mais pêche par un scénario lourd et nihiliste qu’il faut digérer.

Ici, on va suivre Yôzô Oba, le plus jeune fils d’une riche famille dont le père est impliqué dans la politique de son pays. Le problème de Yôzô est qu’il a du mal avec le regard des autres, et que pour se défendre, il se fait passer pour un bouffon. De sa jeunesse où il brille par ses bêtises volontaires à son âge adulte où il va sombrer dans l’alcool et la décadence, Yôzô est un homme destructeur qui emporte tout sur son passage, et surtout les femmes. Le premier tome de cette « trilogie » montre la jeunesse de Yôzô, où il passe pour le rigolo de service auprès de ses camarades, qui n’y voit qu’un jeune homme qui essaye de faire rire la galerie. Pour autant, Yôzô se fait démasquer par le benêt de sa classe, avec qui il va lier une amitié toute relative.

De cette amitié va naître le premier traumatisme de Yôzô, qui après avoir menti à son ami, va le pousser plus ou moins au suicide. Cela laissera des traces dans la psyché du personnage, qui va même se faire abuser par les servantes de la maison. Dès lors, difficile d’avoir une croissance normale et salutaire. En grandissant, Yôzô va continuer sa démarche destructrice. Beau, il va alors attirer à lui toute une palanquée de jeunes femmes avec qui il va coucher. Mais de ces aventures vont resurgir des démons, dont le premier de tous, l’alcool. A travers cette histoire, Junji Ito met en image un monde peuplé de personnages antipathiques, principalement des hommes, qui ont tous des vices plus ou moins cachés. Car si Yôzô tombe dans l’alcool, il va aussi y être poussé par un sale type opportuniste qui voit en lui une manne financière non négligeable.

De plus, lorsque les étapes avancent, on sent que Yôzô a de plus en plus de mal à voir la réalité en face et il s’imagine des choses. Et notamment que sa femme le trompe avec son agent qui essaye de lui avoir une place dans un journal, afin de publier ses mangas grivois. Dans le dernier tome, Yôzô trouve de nouveau l’amour avec un pharmacienne, qui va le sevrer de l’alcool avec la morphine, le rendant alors accro à une nouvelle drogue. Le schéma se répète alors, où le personnage central trompe sa femme, qui va devenir folle à son tour, voulant se tuer et tuer son mari. Le manga va toujours plus loin dans le sordide et nous laisse sans voix face à un nihilisme aussi poussé. La fin est d’ailleurs ignoble, montrant un homme battu et tout desséché, fier de ce qu’il est devenu.

Et c’est peut-être là le plus terrible dans tout ça, c’est que Junji Ito retranscrit le livre d’Osamu Dazai, jusqu’à inclure l’écrivain dans un procédé méta assez étrange, en poussant tous les vices le plus loin possible. On se retrouve donc avec une histoire qui se répète, inlassablement, et qui fait sombrer son personnage de plus en plus loin dans la déchéance et la décadence. Si le premier tome trouvait un juste équilibre entre horreur et chute humaine, les deux autres tomes iront trop loin, et s’avèreront moins percutant dans ce qu’il raconte. L’alcool laisse place à la morphine, mais le schéma narratif reste sensiblement le même, Yôzô continuant ses relations toxiques, tuant des femmes par sa faute. Parfois, le sordide va trop loin et c’est dommage, car ça retire toute réflexion intéressante.

Néanmoins, ce que l’on va vite voir, c’est le talent impressionnant de Junji Ito pour mettre tout cela en image. On savait le mangaka très doué pour fournir des dessins cauchemardesques, mais il a fait des progrès impressionnants depuis Tomie. Dès le départ, le dessin est dense, le trait épais sert clairement le propos un peu choc et si les élans horrifiques sont peu nombreux, ils éclatent la rétine. Non seulement les passages gores sont sales, mais on se retrouve aussi avec des moments érotiques gênants, voire glauques, et des visions dignes d’un Lovecraft, surtout dans le dernier tome. La découverte de la chambre aux plantes séchées montre une vision que ne renierait pas l’écrivain de Providence. Ces dessins sauvent clairement l’ensemble d’un ennui poli.

Au final, La Déchéance d’un Homme de Junji Ito pourrait presque se poser comme une légère déception. Non pas que cette adaptation soit mauvaise, mais on sombre vraiment trop loin dans cette histoire, et on se retrouve à suivre une narration en boucle, qui se répète entre le tome 2 et le tome 3. Le scénario pêche alors par une certaine redondance et il ne sera sauvé que par les dessins superbes qui surprennent lorsque l’on se prend un plan gore ou dérangeant dans la face. Bref, on reste dans un drame lourd et glauque, ponctué de passages horrifiques, mais on est loin du travail d’Ito sur Spirale ou Gyo, par exemple.

Note : 12/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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