septembre 27, 2022

Dossier Secret (Mr. Arkadin)

Titre Original : Mr. Arkadin

De : Orson Welles

Avec Orson Welles, Michael Redgrave, Robert Arden, Akim Tamiroff

Année : 1955

Pays : France, Espagne, Suisse

Genre : Thriller

Résumé :

Le richissime M. Arkadin, menacé d’un chantage par un jeune homme qui courtise sa fille, enquête sur son propre passé. En Espagne, à Paris, Tanger, Amsterdam, Munich, Arkadin retrouve ainsi d’anciens complices…

Avis :

Quelle que soit l’envergure d’un réalisateur ou d’un acteur, une carrière hollywoodienne est loin d’être de tout repos. Elle peut aussi bien enchaîner les succès et les échecs au gré des critiques et des recettes générées. Considéré comme une figure mythique du septième art, Orson Welles a également connu des déconvenues, et ce, malgré son formidable travail sur l’œuvre de Shakespeare avec Macbeth et Othello. Dossier Secret (ou Mr. Arkadin selon la volonté de son créateur) est un projet particulier, car il découle d’une genèse compliquée ; de conditions de tournage chaotiques jusqu’aux exigences de la production, sans oublier le désistement de stars telles que Marlène Dietrich.

D’une manière allégorique, Dossier secret s’avance comme la représentation de l’exil d’Orson Welles lui-même sur le continent européen. Une sorte d’errance artistique, une remise en question où l’homme s’interroge sur les raisons de sa notoriété, l’origine de ses plus grands succès. En l’occurrence, il est facile de rapprocher le présent métrage de l’illustre Citizen Kane. À commencer par la structure narrative qui se penche sur le passé du protagoniste à travers une enquête. On peut également évoquer le caractère d’Arkadin qui possède des points communs avec Charles Kane, comme sa mégalomanie, le besoin de contrôler son entourage et sa volonté à noyer ses tourments dans de perpétuelles festivités.

Par ailleurs, ces dernières contribuent à la singularité de l’ambiance dépeinte. On songe à ce bal qui s’inspire de l’œuvre picturale de Goya où les masques traduisent un monde de faux-semblants et d’apparences. De là à considérer une critique probante sur le système hollywoodien, il n’y a qu’un pas à franchir… Toujours est-il que cette originalité se retrouve aussi dans cette succession de portraits et de personnages cosmopolites. De témoignages en révélations, on découvre un univers interlope fait de trafiquant d’armes reconverti en dresseur de puces, de matrone à la tête du crime organisé mexicain, d’antiquaire repenti et de drogué.

Ce périple est parfaitement représentatif du voyage d’Orson Welles aux quatre coins de l’Europe ; de Madrid à Munich, en passant par Rome ou Paris. Le dépaysement sous-tend l’instabilité des protagonistes, le caractère impermanent et versatile de leur situation, sinon de leur existence. Ce sentiment de tâtonnement se traduit également par quelques plans vertigineux en contre-plongée. À ce titre, la séquence du navire où Arkadin converse avec Mily est évocatrice de ce traitement. La mise en scène parvient à concilier l’état d’ivresse de l’intéressée, la sensation de mal de mer propre à l’environnement et la démesure du personnage incarné par Orson Welles.

Ce dernier fait montre de son savoir-faire pour que son histoire évolue au gré d’atmosphères changeantes, voire discordantes. Avec l’exploration de milieux criminels, on lorgne vers le film d’espionnage et le polar noir. L’iconographie va aussi en ce sens avec sa monochromie sublimée par les ruines enneigées de Munich ou l’architecture hispanique censée évoquer le Mexique. Eu égard à son propriétaire, le château d’Arkadin présente une connotation shakespearienne, renvoyant à Othello ou Macbeth. On ressent alors une tonalité universelle, sorte de synthèse intemporelle des précédents travaux du réalisateur. Cela sans oublier une touche d’onirisme où Guy Van Stratten (interprété par Robert Arden) évolue à la manière d’un somnambule dans une succession de tableaux romanesques, de visions désenchantées, presque tragiques.

 Au final, Dossier secret est un film original à bien des égards. Orson Welles concilie œuvre de fiction et rétrospective sur sa carrière pour fournir une intrigue prompte aux divagations d’un artiste sans commune mesure. La mise en scène hétéroclite traduit avec brio ce sentiment d’impermanence à travers le mouvement perpétuel de la caméra, des personnages. Sans prendre parti pour un genre spécifique, Orson Welles exprime son talent et ses ambitions avec une histoire percluse d’allusions et de symboles forts, aux antipodes des standards hollywoodiens. Un formidable pied de nez à l’industrie cinématographique réalisé avec panache, non sans persévérance et ironie.

Note : 16/20

Par Dante

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