octobre 6, 2022

The Servant

De : Joseph Losey

Avec Dirk Bogarde, Sarah Miles, James Fox, Wendy Craig

Année : 1963

Pays : Angleterre

Genre : Drame

Résumé :

A Londres, Tony, un aristocrate jeune et brillant, vivant dans une luxueuse demeure du XVIIIè siècle, engage Hugo Barrett comme domestique. Ce dernier se révèle être un valet modèle, travailleur et intelligent. Mais Susan, la fiancée de Tony, n’apprécie pas le comportement de Barrett, lui trouvant quelque chose de malsain…

Avis :

Ce n’est un secret pour personne que la carrière de bon nombre d’artistes est percluse d’aléas, de moments de consécration et d’échecs, tant commerciaux que critiques. On peut évoquer, entre autres, la « retraite » européenne d’Orson Welles, ainsi que le départ de Fritz Lang pour Hollywood lors de la montée du nazisme. Dans des circonstances totalement différentes, Joseph Losey a également été contraint de s’exiler. En l’occurrence des États-Unis minés par le Maccarthysme vers le Royaume-Uni. Il est donc intéressant de considérer qu’une œuvre s’inspire et est soumise au contexte dans lequel elle émerge, ne serait-ce que pour développer son propos.

Mais avant de se pencher sur cette spécificité du film de Joseph Losey, The Servant s’avance comme un projet particulier, sinon étrange et insolite. Avec un pitch initial sciemment évasif, le réalisateur de M suscite le mystère autour de son histoire. Il ne s’agit pas de jouer sur la complexité du scénario, mais de partir d’un postulat simple pour exacerber les relations des protagonistes. De prime abord, on ne sait guère comment appréhender cette intrigue, où le cinéaste veut en venir. Dès lors, la sollicitation du spectateur passe par une attention constante, une immersion par l’avertissement dans le sens où chaque plan, chaque séquence, est susceptible de receler un indice, une clef de compréhension.

De même, on ne peut parler de fil directeur, plutôt d’un enchaînement de faits qui amènent à une évolution de la situation. En cela, The Servant s’affranchit d’une progression classique. Le rythme est volontairement lent, presque statique d’un point de vue spatial. D’ailleurs, on reste majoritairement ancré dans le cadre de cette maison, renforçant l’atmosphère oppressante qui suinte de la propriété. À travers sa mise en scène maîtrisée et fluide, Joseph Losey alterne les impressions contradictoires. Il expose le faste de la demeure, sa vastitude, puis il revient à ce même environnement à une autre période de la journée, dans des circonstances différentes. Dès lors, la sensation de prise au piège prévaut. Et c’est là toute la subtilité de l’intrigue.

Il ne s’agit pas d’endormir la vigilance du protagoniste et du public, mais de les manipuler d’une façon insidieuse, presque indiscernable. Quand on se rend compte du subterfuge, il est alors trop tard… En ce sens, la narration est exceptionnelle. Le travail est d’autant plus admirable qu’on nous distille quelques indications çà et là. Cela tient à ces dialogues pleins de sous-entendus ou à ces comportements. À ce titre, l’interprétation des acteurs force le respect. Une position lascive, un regard ou un demi-sourire sont révélateurs de motivations intéressées, d’une hypocrisie latente et d’une condescendance clairement affichée. Dans le sens où on le cantonnait à un certain type de personnage, Dirk Bogarde dispose d’un rôle à contre-emploi qui n’est pas sans rappeler celui de Tony Curtis pour L’Étrangleur de Boston.

Tout est une question d’interprétation, d’une mise en contexte en considérant les personnages eux-mêmes et les codes sociétaux qu’ils exploitent. Le rapport suranné entre domestique et maître s’efface progressivement pour imposer des relations autrement plus toxiques, révélatrices d’un mal-être ambiant, d’une hiérarchisation caduque des classes sociales. Ce qui renvoie à l’approche politique (ou politisée) du métrage, comme évoqué précédemment. On peut y entrevoir l’ostracisation du cinéaste lui-même dans son propre pays ou encore ce traitement ambivalent sur les intentions et la sexualité des intervenants. Même si l’on dénote plusieurs allusions, ce dernier aspect est sciemment évasif puisque l’homosexualité était considérée comme un délit à l’époque.

Au final, The Servant s’avère un film corrosif qui interpelle par son ambiance malsaine, son intrigue cryptique. Joseph Losey signe une œuvre étrange, parfois dérangeante dans les relations équivoques des protagonistes. On songe à cette relation frère/sœur, dans un premier temps. Leur évolution est particulièrement nuancée, tout comme leurs intentions respectives. Si l’on reste ancré dans une tonalité dramatique, le réalisateur emprunte quelques codes propres au thriller psychologique. Cela tient notamment à l’occupation de la demeure, cette propension à la manipulation, à instiller un contrôle constant sur les faits et gestes des principaux intéressés. Il en ressort une incursion déstabilisante, oppressante, soutenue par une mise en scène magistrale.

Note : 17/20

Par Dante

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