juin 29, 2022

Les Cendres de Berlin – Luke McCallin

Auteur : Luke McCallin

Editeur : Editions du Toucan

Genre : Polar

Résumé :

Berlin, 1947. L’ex-capitaine Gregor Reinhardt a retrouvé un poste d’inspecteur à la police criminelle de la ville. Dévastée par les combats, éventrée par les bombardements, Berlin est aussi divisée entre des puissances victorieuses qui veulent chacune préserver ou accroitre leur influence. Les tensions augmentent et la police est rapidement déchirée par les rivalités internes tandis que les factions politiques se disputent le pouvoir et la protection des nouveaux maîtres.Quand un homme est retrouvé mort dans un immeuble en ruine, Reinhardt sait que commence une enquête difficile, au milieu d’hommes et de femmes devenus radicalement méfiants à l’égard de la police. Il semble pourtant qu’un tueur méthodique soit en liberté, et la tension ne fait que s’intensifier quand on découvre que l’une des victimes était le frère d’un grand scientifique nazi.
Alors que d’étranges individus cherchent à utiliser son passé militaire pour le déstabiliser, Reinhardt découvre qu’Alliés occidentaux et Soviétiques se sont faits bien plus d’ennemis qu’ils ne le pensent et que les tragiques passions allemandes sont encore vivaces.
Il comprend, un peu tard, que cette enquête pourrait lui coûter très cher…

Avis :

En l’espace de deux polars historiques, respectivement L’Homme de Berlin et La Maison pâle, Luke McCallin s’est imposé comme une valeur sûre du genre. Avec des intrigues s’immisçant au cœur de Sarajevo, l’angle d’approche s’avérait original et bien amené pour dépeindre le contexte de la Seconde Guerre mondiale. De même, on appréciait la caractérisation, ainsi que la qualité d’écriture pour concilier une reconstitution réaliste à une narration accessible. Les Cendres de Berlin marque donc le troisième opus des enquêtes du capitaine Gregor Reinhardt redevenu, pour l’occasion, inspecteur de police dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Comme le titre le laisse présager, l’auteur délaisse la période de la Seconde Guerre mondiale pour se concentrer sur le contexte d’un pays en ruines. Bien qu’elliptique par rapport à d’autres sagas où il se passe rarement plus d’une année entre chaque volet, la chronologie permet de faire évoluer les personnages de manière plus prononcée. Cela tient aussi bien à leur vie privée qu’à leur carrière militaire ou professionnelle. Le récit use de ces séquences afin d’avancer quelques explications sur les conséquences de la défaite allemande pour les protagonistes. Cela se déroule parfois sous la forme de flashbacks où Reinhardt replonge dans des souvenirs clefs lors d’intermèdes évocateurs.

Ceux-ci ne supplantent guère le fil directeur et ne provoquent pas de baisse de rythme. Lesdites séquences sont bien intégrées, tandis que leur pertinence demeure essentielle à la bonne compréhension de leur devenir et de leurs motivations. En d’autres termes, ils constituent le chaînon manquant qui sépare le présent ouvrage de son prédécesseur. Sans dévoiler la teneur d’éléments notables au sein de l’intrigue, on notera également que les évènements prennent une tournure plus personnelle pour Reinhardt, rendant le déroulement des investigations particulièrement tendu quant à leurs perspectives. Cela sans compter un passif d’ancien combattant (de la Première Guerre mondiale) toujours aussi prégnant au fil des pages.

Au sortir de ces considérations, l’enquête se veut méticuleuse et suggère des ramifications complexes où l’on distingue des enjeux politiques et économiques. La narration se montre patiente, sans pour autant sombrer dans des longueurs. Elle expose les faits sans rien omettre dans le déroulement des investigations. Malgré un travail exhaustif et rigoureux, il est vrai que la diversité des situations est parfois mise à mal, eu égard au familier exercice d’interrogations et de réponses face aux suspects et témoins. Certes, il s’agit d’une composante indispensable et appropriée dans de telles circonstances. Cependant, elle a tendance à proposer une évolution presque routinière, même si l’enchaînement demeure fluide.

En ce qui concerne le contexte historique, Luke McCallin fait montre d’une maîtrise saisissante pour ressusciter la capitale allemande de l’après-guerre. Il n’est pas forcément question de dépeindre des lieux emblématiques, même si l’on distingue çà et là des passages explicites quant à la violence des affrontements et aux dernières heures du 3e Reich. Comme à son habitude, l’auteur privilégie le destin de ses personnages et de la population, non une retranscription didactique et froide. De perspectives professionnelles à la pénurie de denrées, sans oublier le partage des territoires entre Alliés et Russes, on assimile mieux les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sur l’Allemagne tout en restant objectif.

Toute la difficulté réside dans l’absence de complaisance ou de victimisation. Les crimes de guerre, la déportation, ainsi que les expérimentations sont évoqués en filigrane des investigations. Pour autant, le récit ne joue pas la carte de la facilité avec une diabolisation exacerbée. L’Homme de Berlin et La Maison pâle avaient le mérite de ne pas remiser tous les soldats allemands sous la doctrine nazie. Cette nouvelle enquête parvient à reconstituer un climat d’hébétude où les masses sont contraintes de survivre dans un cadre qui ne leur offre guère d’espérance à court ou moyen terme. L’une des idées avancées est de revenir progressivement à un état de droit, même si celui-ci s’applique aux Allemands et non aux Alliés ou aux Soviétiques. Ce qui complexifie les rapports à la loi en fonction du statut des prévenus.

Au final, Les Cendres de Berlin s’impose comme un polar historique probant. Luke McCallin étaye une intrigue minutieuse dans un contexte délicat à aborder. Sans indulgence ni jugement, l’écrivain parvient à retranscrire l’atmosphère d’après-guerre dans un Berlin esseulé. Évocation des crimes de guerre et du régime nazi, économie minée par le chômage, pénurie des biens de première nécessité… Si l’enquête demeure somme toute classique dans sa construction, elle bénéficie d’un texte sous-jacent qui lui confère des implications politiques à même de densifier les enjeux. Il en découle un roman recommandable à plus d’un titre, tant par sa documentation que par sa reconstitution historique.

Note : 15/20

Par Dante

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