mai 26, 2024

L’Étang du Démon

Titre Original : Yasha-Ga-Ike

De : Masahiro Shinoda

Avec Tamasaburo Bando, Go Kato, Tsutomu Yamazaki, Kôji Nanbara

Année : 1979

Pays : Japon

Genre : Drame, Fantastique

Résumé :

Province d’Echizen, été 1913. En route vers Kyoto, le professeur Yamasawa traverse un village frappé par la sécheresse, perdu au milieu des montagnes. À proximité se trouve l’étang du Démon, objet de superstitions de la part des habitants. En effet, si la cloche du village ne sonne pas quotidiennement, le dragon retenu au fond de l’eau serait libéré et provoquerait un déluge mortel. L’arrivée de Yamasawa chez Akira et Yuri, le couple chargé de faire respecter cette tradition immuable, va bientôt mettre en péril cet équilibre…

Avis :

Kami, yōkai, oni, yūrei… La mythologie nipponne est particulièrement riche en êtres fantasmagoriques et créatures surnaturelles. Leurs légendes sont aussi bien véhiculées à travers la peinture, la littérature que le cinéma. Contrairement à d’autres cultures, le Japon ne relègue pas forcément cet héritage au simple folklore, mais l’intègre aux traditions et aux modes de vie de ses pairs, en particulier dans les milieux ruraux. Cette connotation fantastique tend toutefois à s’effacer au regard d’un contexte contemporain fondé sur le rationalisme et le matérialisme. C’est précisément dans cet écartèlement de valeurs que s’insinue L’Étang du démon, œuvre poétique et ô combien singulière de Masahiro Shinoda.

À l’image de son protagoniste, le cinéaste nous convie à un voyage dans un Japon parallèle, peut-être hors du temps en considérant le dénuement des habitants de la province d’Echizen. Les premières minutes sont décisives pour traduire l’isolement du village et le périple qui s’immisce aux confins de l’archipel nippon. Au travers de cette odyssée, la confrontation entre le professeur citadin et la population locale présente un contraste saisissant. D’emblée, on oppose des perspectives fondamentalement différentes. Pour autant, celles-ci se rejoignent sur un scepticisme clairement affiché quant à la possibilité d’autres niveaux d’existence, à la fois invisibles et impalpables.

L’intrigue instaure tout d’abord une sensation singulière et fantasque où l’étranger perd pied avec sa réalité, ses valeurs qu’ils considèrent comme acquises. Cela tient, entre autres, à cette improbable conversation au crépuscule de la journée, à cet onirisme latent qui se manifeste à travers une photographie somptueuse ou un simple coucher de soleil sur les reliefs montagneux environnants. Au fil des échanges, cette mise en scène hypnotique délaisse toute notion de temps et de linéarité, magnifiant l’authenticité de ces instants, de ces dialogues perclus de messages sous-jacents et d’allusions que le spectateur interprète à sa convenance.

Le film de Masahiro Shinoda renforce la fantasmagorie de son histoire en l’ancrant dans ses racines théâtrales. Les incursions les plus originales, pour ne pas dire saugrenues, tiennent à la manifestation des Yōkai et créatures de la nature sous une forme humaine. L’éloquence des acteurs apporte une résonnance unique à l’incongruité des situations, ne serait-ce qu’à travers les conversations entre le crabe et la carpe. Lorsque cette dernière remercie le crustacé de l’avoir sauvée de son ravisseur, un chapeau ! Il n’y a que dans le cinéma nippon où l’on peut apprécier de tels éléments ineffables avant de s’immiscer dans des élans tragiques, sans sombrer dans un développement incohérent.

Car ce discours prompt aux divagations de l’esprit débouche sur un traitement sentencieux sur l’ignorance et la peur naissante de phénomènes qui échappent à notre entendement. Sur ce point, le réalisateur renoue avec des propos similaires à Silence quant à la foi religieuse et aux superstitions censées régir notre quotidien. De l’incrédulité évoquée en amont, l’immobilisme de la situation (la sécheresse) est un prétexte pour se réfugier dans des considérations irrationnelles. Toute l’ambivalence tient à ce que les comportements de masse font preuve d’opportunisme pour se tourner vers un leader, une idole ou toute autre icône en mesure de symboliser leur salut.

Au final, L’Étang du démon est une œuvre étrange, aussi originale que déstabilisante. Masahiro Shinoda insuffle à son film une atmosphère unique, sibylline à de nombreux égards. On songe à ces contrées forestières noyées dans la brume ou encore à la troublante prestation de Tamasaburô Bandô en tant qu’onnagata. Les légendes locales confèrent à de véritables rêves éveillés, manifestations du surnaturel et de l’invisible dans une réalité prosaïque. L’intrigue assimile parfaitement cette dichotomie afin d’avancer une dernière partie tragique sur les dérives et l’obscurantisme religieux. Il en découle un dénouement aux intonations bibliques pour traduire la propension autodestructrice de l’être humain. Une vision éthérée qui délaisse les considérations usuelles pour prendre à contre-pied les attentes de son public.

N.B. L’onnagata est un acteur masculin qui incarne un personnage féminin. En l’occurrence, Masahiro Shinoda fait référence au théâtre kabuki dont la présente histoire est directement issue. On notera deux variantes dans l’interprétation de Tamasaburô Bandô : l’akihime (ou jeune princesse) qui fait écho à la princesse Shirayuki et la sewa-nyobo avec Yuri, épouse attentionnée d’Akira.

Note : 16/20

Par Dante

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