octobre 28, 2020

L’Inconnu

Titre Original : The Unknown

De : Tod Browning

Avec Lon Chaney, Joan Crawford, Nick De Ruiz, Norman Kerry

Année : 1927

Pays : Etats-Unis

Genre : Drame, Romance

Résumé :

Alonzo, « l’homme sans bras », vedette d’un cirque installé à Madrid, tire à la carabine et lance des poignards avec ses pieds sur sa partenaire, dont il est secrètement et follement amoureux, la jolie Estrellita. C’est la fille de Zanzi, le directeur.
Malabar, l’hercule du cirque, est également sensible aux charmes de la jeune fille, laquelle ne lui prête pourtant aucune attention, car Estrellita est terrifiée par les mains des hommes. Aussi se sent-elle en sécurité auprès d’Alonzo.

Avis :

Lorsqu’on évoque Tod Browning, on pense immédiatement à Freaks – La monstrueuse parade ou Dracula avec Bela Lugosi. Pourtant, ces métrages annoncent sa fin de carrière, laissant derrière lui un formidable héritage au septième art, notamment dans le domaine du muet. À la réalisation de L’inconnu, Tod Browning signe deux autres films en 1927 : La morsure et le mythique Londres après minuit. Par là même, on remarque l’éclectisme du cinéaste et son goût évident pour l’anticonformisme. Parfois reconnu comme de qualité supérieure à Freaks, L’inconnu met également en avant une certaine fascination pour le monde du cirque. On le serait à moins en ayant passé sa jeunesse dans l’un d’eux !

D’ailleurs, l’on peut voir certains éléments et codes déjà présents. Il n’est pas question d’aborder l’intrigue sous un angle horrifique. Cependant, on remarque une propension à exposer le scénario de manière décalée au regard de ce qui se faisait à l’époque, mais aussi de nos jours. Ce n’est pas tant la mise en valeur de la différence et la confrontation avec le « monde extérieur » qui sont ici dépeintes. On parlera plutôt de rejet de toute normalité, à tout le moins celle conçue et adoptée par les dictats de la société. Pour cela, Tod Browning n’hésite aucunement à triturer la trame narrative et les personnalités tourmentées de ses protagonistes.

Si l’histoire part d’un postulat relativement simple, un amour impossible qui vire à l’obsession, Tod Browning y insuffle un parfum de tragédie, non dénué de suspense. Avec un traitement à contre-courant des attentes du spectateur, on découvre un récit émaillé de non-dits, soutenu par un passif beaucoup plus dense et lourd qu’escompté. Alonzo, l’antihéros par excellence interprété par Lon Chaney, incarne parfaitement cette contradiction permanente. Tour à tour veule, doux, manipulateur et attentionné. La complexité de sa personnalité le rend d’autant plus déstabilisant que l’évolution de son comportement s’exacerbe jusqu’au dénouement.

Outre un travail d’écriture remarquable sur la caractérisation et la progression de l’histoire, L’inconnu est également une formidable leçon de mise en scène et de direction des acteurs. L’époque du muet montre toute la richesse d’interprétation du casting. Le fait de communiquer toutes les émotions et le ressenti par la simple exposition des images demeure bluffant. Au regard du talent des acteurs, il n’y aurait presque nul besoin d’intercaler des panneaux de dialogues. Tout passe dans un regard, une gestuelle extraordinaire ; a fortiori quand le personnage principal est dépourvu de bras. L’on pourrait penser que cela ne se distingue en rien d’autres classiques du muet, comme les métrages de Murnau.

Dans un certain sens, c’est le cas et sans doute la marque des grandes œuvres. Pourtant, cette force exceptionnelle est détournée pour manipuler le spectateur. Il faut comprendre ici que les expressions et les comportements ont un double sens. Sans tromper l’interprétation que l’on peut s’en faire, le réalisateur triture quelque peu notre perception de l’histoire pour mieux la tourner à son avantage. Dès lors, on s’étonne de certains retournements et réparties, pas forcément attendus avec une telle orientation. À ce titre, la conclusion fait montre d’un ton ironique rarement atteint à ce niveau. L’on en revient à une tragédie époustouflante où l’ultime scène s’amuse une dernière fois avec nos nerfs.

Dans un genre différent, L’inconnu est au cinéma expressionniste ce que Freaks représente pour les prémices du parlant. Un chef d’œuvre indiscutable qui se révèle d’une grande inventivité sur tous les tableaux. Malgré une faible durée (49 minutes), le film de Tod Browning se compose d’un suspense maîtrisé soutenu par une histoire aussi sombre qu’élégante. Au refus de la normalité, le réalisateur exploite à merveille les tenants d’un amour obsessionnel qui vire à la tragédie. Le tout servi par une interprétation sans fausse note, Lon Chaney exprimant avec brio la figure contradictoire de l’antihéros, parfois détestable, pathétique et séduisant. Une leçon de cinéma remarquable.

Note : 19/20

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Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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