
Auteur : Serge Brussolo
Editeur : Le Livre de Poche
Genre : Thriller
Résumé :
Frère Guillaume a commis un lourd péché d’orgueil : il a cru qu’il serait plus fort que les autres, que lui réussirait à mener à bien ce pèlerinage à Saint-Gaudémon qui a pourtant déjà coûté tant de vies. Erreur. Les pièges de l’Enfer se sont abattus sur la troupe et lui seul a réussi à survivre. Pour son malheur. Mis au secret dans sa propre abbaye, il implore la mort, convaincu d’être à son tour possédé du démon. Mais au fait, que se passe-t-il vraiment dans ces montagnes maléfiques ? Ce n’est tout de même pas Marion, la jeune tailleuse de pierres, qui va le découvrir… Si ?
Avis :
Auteur relativement prolifique, Serge Brussolo est capable de nous faire frissonner avec du thriller horrifique, comme d’écrire des romans à destination d’un public plutôt jeune. Pour autant, hormis un cercle d’aficionados, l’écrivain n’a jamais vraiment eu les honneurs du grand public, contrairement à certains auteurs pourtant moins talentueux. Cela provient certainement de sa capacité à écrire des personnages détestables, ou alors à faire preuve d’un nihilisme à toute épreuve, n’épargnant ni ses protagonistes, ni son lectorat. Au tout début des années 2000, Serge Brussolo va commencer à écrire ce qui deviendra un dyptique mettant en scène Marion, une ymagière (à savoir une tailleuse de pierre) dans le haut Moyen-Âge. Pèlerins des Ténèbres entame alors cette duologie avec un talent certain et un mélange des genres intelligent, où l’horreur, le thriller, l’historique et l’aventure se mêlent avec une belle osmose.
L’histoire commence avec frère Guillaume, un prêtre qui revient du pèlerinage de Saint-Gaudémon, réputé pour être le plus dur, avec nombre de pèlerins qui ne sont jamais revenus. Dès les premiers chapitres, la peur est un personnage à part entière. Frère Guillaume a vu des choses qui l’ont effrayé, et il a la sensation d’être poursuivi par des démons. La façon d’écrire de Serge Brussolo est sèche et directe, plongeant pleinement dans l’horreur la plus crasse. Cette entame donne immédiatement envie de lire la suite, où il va être question de Marion, une jeune femme qui vit avec son père, un tailleur de pierre sans talent, mais à la brutalité facile. Elle est promise à Antonin, l’apprenti de son père, un salaud de première, qui essaye constamment d’abuser d’elle. Marion a une sœur, Yvonne, mais cette dernière a disparu durant son pèlerinage pour Saint-Gaudémon.
Là encore, Brussolo dépeint un personnage qui va en prendre plein la tronche. Elle est talentueuse, mais pour l’époque, il est impensable qu’une femme puisse tailler le bois, et encore moins la pierre. Il est encore plus grave si cette dernière a plus de talent qu’un homme. Marion souffre, mais elle se bat de façon pernicieuse pour déjouer les lois des hommes. Elle est alors convoquée par le monastère pour effectuer une mission, infiltrer un pèlerinage pour Saint-Gaudémon, et rapporter au monastère ce qui se passe sur cette route. L’horreur est toujours présente lorsque Marion rencontre frère Guillaume dans les sous-bassement du monastère, ce dernier semblant possédé par un démon, jurant comme un porc et vivant dans ses excréments. L’auteur renvoie une vision horrifique, avec un style très cinématographique, où l’on s’imagine sans mal la scène. C’est sale, effrayant, et très bien écrit.
Par la suite, le récit va virer vers le polar ésotérique et l’aventure. Marion se fait recruter par un certain Malestrazza, un guide énigmatique et charismatique qui va faire prendre des chemins de traverse à tout un groupe. Les choses ne se passent pas comme prévu, avec de nombreux morts sur leur chemin. On pense alors à une bête, un tueur en série, ou encore en une créature démoniaque, mais il n’en sera rien. Serge Brussolo arrive à garder son suspens intact sur tout le cheminement du pèlerinage. C’est à la fois passionnant à suivre et très intriguant, avec des éléments historiques qui tombent à point nommé, comme la rencontre avec l’inquisition, qui est très tendue. L’écrivain exploite le plein potentiel de son intrigue, avec à la fois un contexte historique dense et sombre, et des personnages qui le sont tout autant, souhaitant souffrir pour expier des péchés impardonnables.
Puis le récit va se métamorphoser sur le dernier tiers. Marion découvre que le pèlerinage n’en est pas un et que Malestrazza n’est pas un guide comme les autres. L’auteur nous plonge dans une imagination débridée, qui rentre bien dans le contexte. Il est question ici de critique de la religion et de la bêtise crasse des croyants durant le Moyen-Âge. Un combat pour survivre se met en place, certains personnages vont payer le prix fort, d’autres changeront de camp, et on va découvrir un nouvel arrivant, étrange, dérangeant, qui va alors manipuler son petit monde. Serge Brussolo nous plonge dans des éléments toujours aussi sombres et nous passionne avec des aventures jusqu’auboutistes. Seule la fin, un peu rocambolesque, peut laisser sur sa faim, avec un retournement qui fait plus appel à la chance qu’autre chose.
Au final, Pèlerins des Ténèbres est un vrai plaisir de lecture, aussi sombre qu’il peut être grisant par moment. Serge Brussolo n’a pas son pareil pour écrire des personnages troubles et inquiétants, tout comme il arrive à peindre un univers médiéval sombre et sans concession, surtout envers les femmes. Critique acerbe de la religion qui se sert de la crédulité des fidèles, ce roman arrive parfaitement à jouer les équilibristes entre horreur, aventure, thriller et une ambiance poisseuse à souhait. En bref, un excellent roman.
Note : 16/20
Par AqME
