mai 26, 2024

Le Corbeau – Une Pièce de l’Histoire et du Cinéma

De : Henri-Georges Clouzot

Avec Pierre Fresnay, Ginette Leclerc, Héléna Manson, Pierre Larquey

Année : 1943

Pays : France

Genre : Drame, Thriller

Résumé :

Le docteur Germain, qui travaille dans une petite ville de province, reçoit des lettres anonymes signées Le Corbeau l’accusant de plusieurs méfaits. Cependant il n’est pas le seul à en recevoir. Toute la ville est bientôt menacée et le fragile équilibre se défait, la suspicion règne. Le docteur Germain décide de mener une enquête.

Avis :

Au cours des années 1940, la période de l’Occupation marque un tournant majeur dans la Seconde Guerre mondiale. Cela tient, entre autres, à l’instauration du régime de Vichy, aux pénuries alimentaires et aux actions de la Résistance, pour ne citer que quelques exemples. Après la Libération, ce dernier point est bien souvent considéré comme le symbole des valeurs de la France et de la République. Cependant, on a tôt fait d’occulter que les résistants représentaient une part minoritaire (et néanmoins décisive) dans la suite des évènements historiques. Les masses se contentaient d’un silence aveugle et pleutre, tandis qu’une autre partie de la population, minoritaire également, s’adonnait à la délation.

Épicentre du scénario du Corbeau, ce sujet va provoquer l’ire des différents partis. Produit par la Continental Films, le film de Henri-Georges Clouzot sera fustigé par les producteurs pour s’écarter d’une ligne de conduite se focalisant sur des projets anodins et distrayants. Cependant, les ambitions des dirigeants étaient de concurrencer Hollywood. Il n’en demeure pas moins étonnant qu’une société nourrie par des capitaux allemands et fondée par Joseph Goebbels fournisse des métrages avec une telle liberté d’expression. Ainsi, on s’éloigne foncièrement de la propagande outre-Rhin pour proposer des pièces maîtresses du cinéma français. Ce fut aussi le cas pour L’Assassin habite au 21, La Main du diable ou l’Assassinat du Père Noël.

« Toute l’ironie de l’histoire tient à sa politisation, alors qu’il n’en demandait pas tant. »

De l’autre côté du prisme, Le Corbeau a suscité l’hostilité et le mépris des forces alliées pour son « discours anti-français ». Le peuple y est perçu comme une masse veule, manipulable, opportuniste et stupide… Le métrage est même considéré comme un acte de collaboration, tandis que le réalisateur est ostracisé dans sa profession. Cela sans compter les condamnations de Pierre Fresnay et de Ginette Leclerc. Quant à la diffusion du film, elle est tout simplement interdite. Toute l’ironie de l’histoire tient à sa politisation, alors qu’il n’en demandait pas tant. A fortiori quand l’intrigue n’évoque à aucun moment le contexte et, à l’image de l’identité du corbeau, dissimule sciemment la période et le lieu de l’action.

En cela, on peut considérer que Le Corbeau est l’une des « victimes » d’un épisode d’amnésie collective où le peuple français s’assimile volontiers à la Résistance pour mieux oublier le collaborationnisme et ses conséquences. Les deux sont une réalité, mais l’interprétation manichéenne des faits rend les perspectives de l’opinion publique pour le moins de douteuses. Si l’histoire et la genèse du film demeurent passionnantes et contribuent à son aura, le métrage lui-même n’en reste pas moins exceptionnel à de nombreux égards. Car là où une frange des spectateurs y entrevoit un discours subversif et tendancieux sur la mentalité française, il est en réalité le reflet de la nature humaine, toute notion de nationalisme écartée.

« On assiste à la manifestation de la bassesse et de la lâcheté qu’engendre la rumeur. »

À travers ces missives anonymes, on assiste à la manifestation de la bassesse et de la lâcheté qu’engendre la rumeur. Des accusations menées sur la place publique, parfois prononcée de manière sentencieuse par les victimes elles-mêmes. Mais, peut-être s’agit-il d’une réaction pour se dédouaner, pour se rassurer. Là est toute la subtilité du discours où chaque intervenant, premier rôle ou figurant, arbore différentes facettes, dont celles du juge, du bourreau ou de la cible des calomnies. Particulièrement ingénieuse, l’intrigue attise les flammes de la suspicion dans les esprits. Et si les actes diffamatoires ne cachaient-ils pas un fond de vérité ? Après tout, il n’y a pas de fumée sans feu, du moins selon l’adage…

Dès lors, on se heurte à l’émergence d’une foule grondante aux réactions pernicieuses. Alors qu’elle se repaît de la rumeur, elle s’insurge contre les coupables/victimes, sans même se soucier de la véracité des faits. La gravité des préjudices reste variable, mais l’on assiste à une véritable chasse aux sorcières. Ce qui induit par la même occasion l’intemporalité d’une telle situation ; qu’elle se produise au Moyen-Age, au cours du XXe siècle ou même de nos jours. Les notions de patriotisme et les repères géographiques absents rendent caduques les accusations portées au travail de Clouzot et de son équipe. Ou comment la bêtise et l’ignorance aboutissent à des jugements à l’emporte-pièce et opportunistes. Mais n’est-ce pas ce que dénonce le film lui-même ?

Au final, Le Corbeau demeure remarquable et essentiel dans l’histoire du cinéma. Il constitue l’archétype d’une œuvre intemporelle et néanmoins mésestimée par ses contemporains, du moins pour la plupart d’entre eux. Fort heureusement, le métrage de Henri-Georges Clouzot sera par la suite réhabilité et de grands noms de la culture (Albert Camus, Jacques Prévert…) le défendront. À raison, puisque son scénario dénonce la couardise et la vilenie de l’homme, non un esprit collaborationniste hors contexte. Bien au contraire, il fustige la calomnie et la délation, ainsi que les conséquences de la rumeur sur l’individu. Sans doute est-ce pour cela que le film a tant dérangé, car il s’avance comme un rappel nécessaire aux actes commis en temps de guerre. Une incursion cinématographique mémorable, pertinente et intelligente.

Note : 19/20

Par Dante

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