mars 3, 2024

May December – Jeu Double

De : Todd Haynes

Avec Julianne Moore, Natalie Portman, Charles Melton, Cory Michael Smith

Année : 2024

Pays : Etats-Unis

Genre : Drame, Romance

Résumé :

Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran, dont la vie sentimentale a enflammé la presse à scandale et passionné le pays 20 ans plus tôt.

Avis :

Figure du cinéma indépendant américain, Todd Haynes est un cinéaste qui a une très jolie carrière derrière lui, peuplée de films dont beaucoup sont des œuvres incroyables de cinéma. « Velvet Goldmine« , « Carol« , « Loin du paradis« , « I’m not there« , « Le musée des merveilles« … Todd Haynes peut être fier, et la sortie d’un nouveau film pour le réalisateur sonne comme un événement.

Le dernier film de Todd Haynes remonte à 2020, tout juste avant le Covid. Ce film, c’était « Dark Waters« , un thriller sombre qui dénonçait les pratiques toxiques de grandes entreprises qui détruisent l’environnement. Depuis, le réalisateur avait mis en scène un documentaire sur le groupe The Velvet Underground, mais il n’est toujours pas arrivé jusque chez nous.

« Tourné quelque part entre le drame et le thriller. »

Pour son nouveau film, Todd Haynes retrouve son actrice fétiche, Julianne Moore, et avec elle, il revient à ce qu’il fait de plus beau, le portrait de femme, et l’analyse de la société bourgeoise américaine.

Tourné quelque part entre le drame et le thriller, « May December » est un film qui s’inscrit tout à fait dans la filmographie de son auteur, même si, pour l’occasion, Todd Haynes a décidé de lui donner d’autres allures que le drame auquel il nous avait habitué. Très intéressant dans son idée et dans ce qu’il raconte, même si le film de Todd Haynes a une tendance à s’essouffler sur sa fin, il arrivera à nous tenir avec intrigue et ambiance jusqu’au bout de lui-même.

Gracie aurait pu être une bourgeoise américaine lambda, mais le destin en a décidé autrement, lorsqu’à l’âge de trente-six ans, elle est tombée éperdument amoureuse de Joe, un américano-coréen qui n’avait que treize ans. À l’époque, son histoire avait défrayé la chronique et Gracie s’était retrouvée à la une des magazines, surtout lorsqu’elle a donné naissance à un enfant derrière les barreaux. Plus d’une vingtaine d’années se sont écoulées aujourd’hui, et Gracie et Joe sont toujours ensemble. Ils sont mariés et parents de trois enfants. Des enfants dont les derniers s’apprêtent à quitter la maison pour aller à la fac. L’histoire de Gracie et Joe fascine toujours l’Amérique, et aujourd’hui, le couple accueille Élisabeth, une jeune actrice qui vient passer quelques semaines avec le couple pour « étudier » Gracie, qu’elle va incarner au cinéma d’ici quelque temps.

« Ici, il va être question de l’image, de celle qu’on renvoie, celle qu’on donne et celle qu’on croit renvoyer. »

Todd Haynes aime les personnages féminins et il aime les décortiquer, découvrir ce qui se cache derrière les images parfaites de ces femmes, notamment dans sa série de portraits commencée il y a presque trente ans avec « Safe« , film déjà tenu par Julianne Moore.

Parmi tous les portraits de femmes que Tood Haynes aura mis en scène, celui de Gracie va être son plus osé et audacieux, car le réalisateur s’aventure comme je le disais quelque part entre le drame et le thriller, osant des ruptures de tons (à grand coup de Michel Legrand) qui peuvent être diaboliquement déstabilisantes.

Tenue par un scénario très riche, « May December » est un film qui aborde énormément de choses. Continuant avec les obsessions de son cinéaste, « May December » est un film très intéressant dans son idée principale, avec cette actrice qui vient étudier une femme et sa famille pour un rôle. Évidemment, cette famille, dans cette première vision, est idyllique, et c’est petit à petit qu’elle va se révéler être plus nuancée et moins parfaite qu’elle n’en a l’air. Comme souvent, une fois les portes closes, une fois qu’on commence à gratter le vernis, failles et fissures apparaissent. Parfois, elles ne sont pas si importantes, et d’autres fois, elles sont bien plus rudes. Ici, il va être question de l’image, de celle qu’on renvoie, celle qu’on donne et celle qu’on croit renvoyer.

De plus, il est très intéressant de découvrir cette famille et son histoire par les yeux de cette actrice qui prépare son rôle, car grâce à cela, le film de Todd Haynes tient un petit côté enquête, le personnage interrogeant les proches de Gracie, notamment sur le moment de la révélation, vingt-ans plus loin, lorsque le scandale a explosé.

« Le réalisateur pose des ruptures de tons franchement déstabilisantes. »

Avec ça, le film parlera aussi d’amour, osant questionner la relation qui unit Gracie et Joe, car si adulte, elle passe, replacée vingt ans plus tôt, cette relation entre un adolescent et une femme d’âge mure est une source de sujets infinis et Todd Haynes, dans la façon qu’il a de dévoiler cette histoire et la raconter, rend l’ensemble très intéressant, d’autant plus que ses personnages sont assez troublés et troublants. Avec ce trouble qui s’impose petit à petit, le réalisateur pose des ruptures de tons franchement déstabilisantes, et c’est peut-être là que le film risque de perdre une partie de son public, le laissant pour ainsi dire le cul entre deux chaises.

S’il est clair que ça donne au film un cachet assez incroyable, il y a quelque chose qui fait aussi que ça nous sort un peu de l’histoire, tant ces ruptures sont prononcées. Après, c’est un parti pris et une vraie démarche d’auteur à laquelle on adhère ou pas.

Dans sa mise en scène, si ces ruptures de tons piquent la curiosité, dans un autre sens, sur presque deux heures de film, avec cette histoire de regard d’une femme sur une autre, au bout d’un moment, il y a quelque chose qui fait que l’ensemble commence à s’essouffler légèrement, et le film finit par tenir de petites longueurs. On aurait presque l’impression que le film tourne en rond. Heureusement, ça ne dure pas vraiment, et après quelques révélations intéressantes, le film s’en va sur une dernière scène très bien vue.

« Le duo Natalie Portman et Julianne Moore fait des merveilles. »

Du côté de son casting, si le duo Natalie Portman et Julianne Moore fait des merveilles, étant extraordinaires toutes deux, dans des rôles où elles s’observent sans vraiment savoir quoi penser l’une de l’autre, pour ce film, j’aimerais m’arrêter sur Charles Melton, qui trouve là un rôle assez incroyable, et extrêmement intéressant, puisqu’il incarne le tout jeune mari de Gracie, et ce que l’acteur, et Todd Haynes, font avec ce personnage, le rend passionnant. J’aurais presque envie de dire que sous couvert de la découverte du personnage de Gracie, via Élisabeth, le personnage de Joe est presque aussi fort et au premier plan que les deux dernières.

Ainsi, « May December » est une œuvre aussi intéressante qu’elle est étrange et glaciale. Film audacieux et libre, Todd Haynes s’aventure autre part tout en respectant entre guillemets les codes de son cinéma. Si dans l’ensemble, je dois dire que j’ai été pris dans ce portrait et tout ce qu’il raconte, les idées de son réalisateur, quant à sa façon de raconter ses personnages, avec ces ruptures d’ambiances, avec cette façon de basculer d’un coup, notamment dans l’utilisation d’une célèbre BO signée Michel Legrand, risquent fort bien d’en déstabiliser plus d’un. Après, ça fait du bien de voir un cinéaste qui ose, et qui offre un cinéma qui n’a pas peur de bousculer son public. À voir donc.

Note : 14,5/20

Par Cinéted

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