avril 20, 2024

Les Chasses du Comte Zaroff

Titre Original : The Most Dangerous Game

De : Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel

Avec Joel McCrea, Fay Wray, Robert Armstrong, Leslie Banks

Année : 1932

Pays : Etats-Unis

Genre : Thriller

Résumé :

Un chasseur de renom échoue sur une île à la suite d’un naufrage dont il est le seul survivant. Le comte Zaroff le recueille et le soigne, seulement, il se rendra bientôt compte que ce comte, raffiné et cultivé, entretient une mortelle passion pour la chasse. Las de la chasse conventionnelle, le mystérieux comte est à la recherche de nouveaux frissons…

Avis :

Alors qu’il n’en est encore qu’à ses balbutiements au début des années 1930, le cinéma parlant témoigne d’une scission évidente avec la période expressionniste. Les studios de production sont contraints d’évoluer, tandis que les acteurs ont plus de mal à s’adapter à cette nouvelle manière de jouer la comédie. Il convient donc de trouver d’autres repères. Les années folles révolues, cette décennie marque une approche plus sombre, eu égard au contexte géopolitique et au Krach boursier de 1929. S’il demeure objet de divertissement, le septième art s’insinue dans des strates plus subversives qu’auparavant. Preuve en est avec le cinéma de genre et l’avènement de figures monstrueuses à l’aura mythique.

Avec Les Chasses du comte Zaroff, on se confronte à un traitement plus insidieux que d’autres productions horrifiques ou fantastiques issues de la même période. On délaisse en effet les créatures de légende pour se focaliser vers une notion de mal bien plus subtile. En l’occurrence, l’intelligence de l’intrigue tient à faire de l’homme son propre ennemi. Il n’est pas question ici de s’immiscer dans une fantasmagorie outrancière, mais de porter un regard critique et objectif sur la nature humaine. On songe aux statuts de chasseur et de proie dont l’inversion des rapports de force malmène l’illusion de la domination, ainsi que celle de la vulnérabilité. Ce n’est pas tant l’arme qui prévaut, mais la capacité d’adaptation que la situation implique.

« La seconde partie tient à annihiler l’individu dans ce qui le définit. »

Force est de constater que cela se ressent dans le déroulement du récit. À la manière d’une pièce de théâtre macabre, l’ensemble se scinde en trois actes : le naufrage, le manoir et la chasse. Le premier s’avance comme l’élément fortuit qui traduit l’impermanence de la vie. De nanti, on passe à la figure de survivant, voire de proie pour certaines victimes des flots et des requins. La seconde partie tient à annihiler l’individu dans ce qui le définit. Il devient l’instrument de sombres manipulations. Enfin, la chasse est l’expression d’une jouissance toute personnelle. Il est d’autant plus remarquable de distinguer plusieurs niveaux de lecture que le cinéaste ne disposait pas d’un script pour la réalisation de son film.

Eu égard aux valeurs morales et éthiques malmenées, l’ambiance dépeinte n’est pas sans rappeler celle de L’Île du Docteur Moreau. Certes, le propos n’est pas le même. Cependant, on retrouve un antagoniste dont l’isolement lui offre l’occasion d’exprimer ses fantasmes. Les expérimentations scientifiques pour Moreau, le plaisir de tuer pour Zaroff. Le premier règne sur sa création, le second domine ses domestiques, reliquat social de l’aristocratie russe. Même si l’on remarque de nombreuses occurrences entre les deux œuvres, on peut néanmoins les distinguer du simple fait que Moreau souhaite élever la condition humaine (à sa manière). Zaroff, lui, la nivelle par le bas et laisse libre cours à des instincts primaires.

« L’ensemble est particulièrement bien amené pour démontrer l’orchestration hypocrite de la chasse. »

À ce titre, il est rare de pouvoir constater une caractérisation aussi pernicieuse pour un personnage, a fortiori au début des années 1930. Maintes fois repris et caricaturé par la suite, le comte Zaroff est une figure complexe, bien éloignée du manichéisme que sa vanité laisse transparaître. On songe à ses motivations, sa froideur toute misanthrope ou sa passion lorsqu’il évoque la chasse. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas ici d’un encensement de cette pratique, mais bel et bien d’un exutoire qui vient satisfaire aux élans de prédateur de l’antagoniste. D’ailleurs, l’ensemble est particulièrement bien amené pour démontrer l’orchestration hypocrite de la chasse ; de la traque du gibier jusqu’à la mise à mort.

Tourné de manière simultanée avec King Kong (mêmes décors, même équipe), Les Chasses du comte Zaroff s’avance comme la face obscure du cinéma hollywoodien. Au-delà des nombreux plans nocturnes, le film d’Ernest B. Schoedsack dépeint un huis clos aux fausses allures gothiques. On songe au manoir, ainsi qu’aux marécages brumeux de l’île. Le procédé n’est d’ailleurs pas sans rappeler ce que l’on a pu constater avec White Zombie, sorti également en 1932. On y dénote toutefois une approche plus malsaine, car l’on écarte toute connotation fantastique pour se confronter à la sauvagerie de l’homme.

Au final, Les Chasses du comte Zaroff demeure une pièce maîtresse du septième art. Le récit fait preuve d’un nihilisme rare pour l’époque et, encore aujourd’hui, préserve toute sa force avec un discours sous-jacent particulièrement riche. Immersive au possible, la mise en scène crée une certaine connivence avec le spectateur. À lui de choisir le rôle qui a sa préférence entre la proie et le prédateur. Si le présent métrage a, depuis, eu droit à plusieurs remakes et a été la source d’inspiration de nombreuses histoires au cinéma, comme en littérature, le film d’Ernest B. Schoedsack reste unique et fascinant. Il nous confronte à notre véritable nature, au-delà des conventionalités liées au bien et au mal.

Note : 18/20

Par Dante

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