décembre 6, 2022

Rorschach – Le Digne Héritier de Watchmen?

Auteurs : Tom King et Jorge Fornès

Editeur : Urban Comics

Genre : Polar

Résumé :

Cela fait 35 ans qu’Ozymandias a téléporté un monstre tentaculaire sur New York, tuant des milliers de personnes et détruisant une fois pour toutes la confiance du public dans ses protecteurs. Depuis cette catastrophe, Rorschach est devenue une icône culturelle fascinante, symptôme d’un monde en perte de repères. Lors de la tentative d’assassinat d’un candidat populiste, on abat un homme portant le masque de Rorschach. Qui est l’homme derrière le masque, et surtout quelles étaient ses motivations ? L’inspecteur chargé de découvrir la véritable identité du tueur abattu s’engage alors dans une enquête qui l’entraîne dans un méandre de conspirations, d’invasions extraterrestres, de bienfaiteurs en disgrâce, de visions mystiques et même de bandes dessinées.

Avis :

Parmi tous les comics qui ont changé la face de cet art (et même plus), Watchmen prend une place très importante. Il faut dire que le scénario d’Alan Moore est une dinguerie (même aujourd’hui) et qu’il a changé la façon de voir les super-héros. Inutile ici de revenir sur l’histoire et la genèse du projet, tant tout tient du miracle pour aboutir à un chef-d’œuvre qu’il faut absolument lire. Si l’on excepte le cinéma et la série télévisée, Watchmen sera aussi l’occasion d’inventer d’autres suites dans le même univers. Doomsday Clock partait du postulat que l’univers DC était rattaché à celui d’Alan Moore, et c’est ainsi que Rorschach se faisait allègrement le Joker, entre autres. D’ailleurs, Rorschach est un personnage tellement culte que Tom King (Batman Rebirth) a écrit un one shot sur lui, qui déboule en France grâce à Urban Comics.

Polar noir un brin mélancolique, il ne s’agit pas ici de reprendre le personnage initié par Alan Moore, mais de se placer dans un futur hypothétique, où les héros masqués ne sont plus, mais la peur d’une nouvelle attaque extraterrestre est dans toutes les pensées. Tom King imagine une entrée fracassante, où un Rorschach va se faire tuer par le service de sécurité d’un homme politique, et un détective va devoir mener l’enquête pour savoir qui se cache derrière le masque et quelles étaient ses motivations. Toute la construction du comic se fait alors autour de cet homme qui va arpenter les différentes pistes afin de trouver des éléments de réponse qui vont lui changer la vie.

Le principe même de cette histoire joue avec les théories du complot. Ici, les super-héros ont disparu et toutes les rumeurs sont valables. Si certains y voient la mort des masqués, d’autres sont persuadés que leurs esprits sont toujours là et qu’ils pénètrent dans de nouveaux corps. C’est ainsi que Rorschach vit à travers différents types, et que Laura Cummings, alors acolyte dans la tentative d’assassinat, serait, peut-être la réincarnation du Spectre Soyeux. A partir de là, l’enquêteur va découvrir un monde flou et fou, où tout un chacun se monte la tête sur la réincarnation, sur les manipulations politiques et sur le fait que les calmars sont toujours là et ont pris possession d’esprits brillants de notre société. Sans jamais tomber dans la facilité, ni le crapoteux, Tom King offre un récit malin, qui prend son temps pour s’épaissir de planche en planche.

Doté d’un rythme très langoureux, la thématique de la théorie du complot va être travaillée dans tous les sens. Aussi bien des groupes de marginaux qui pensent discuter avec les morts, que dans de grands meetings politiques, où deux hommes se déchirent pour gagner la présidence. Chacun ses mots, ses maux et sa volonté d’étouffer, ou non, l’affaire. Outre la théorie du complot, Rorschach parlera aussi de l’influence que peuvent avoir certaines personnes sur d’autres. Et pour traiter ce sujet, l’auteur va partir sur des dessinateurs de comics à succès qui auront une part de responsabilité dans la montée de la paranoïa. Ici, on parle d’un homme reclus chez lui, mais qui continue de dessiner des comics très engagés sur la pensée. Même Frank Miller sera de la partie, ancrant un peu plus cette histoire dans une réalité parallèle.

Bref, c’est très malin et cela place l’auteur dans un rôle d’influenceur de manière assez intelligente. La seule chose qui peut un petit peu dérouter dans le récit, c’est finalement la fin qui reste assez téléphonée et sans grande surprise. La construction est assez simpliste, et on se doute bien de ce qui va arriver sur le final. Cependant, le montage et le découpage sont tels que l’on se laisse bercer par cette histoire et cette enquête. Il réside en cela une mélancolie assez dingue autour d’un enquêteur mutique et solitaire, qui va petit à petit comprendre les agissements des deux autres personnages, et rentrer dans une sorte d’introspection pour aboutir à une réflexion sensée.

Bref, le scénario de Tom King est une réussite et se révèle très riche, tout en restant parfaitement connecté au récit original. On retrouve un univers mélancolique, désenchanté, où les super-héros ne sont pas forcément nécessaires dans la société, mais bel et bien dans la tête des gens. Tout cela est bien mis en avant par le sens du cadrage et du dessin de Jorge Fornès. Les chapitres sont bien pensés et il y a une logique dans la construction et dans la façon de montrer l’enquête. Passé et présent se chevauchent sans cesse pour montrer le cheminement de l’enquêteur, et tout cela forme une logique implacable. Si on peut rester un peu sur le carreau concernant le chapitre autour du récit épistolaire entre deux âmes esseulées, tout le reste est d’une grande maîtrise et force clairement le respect.

Au final, Rorschach pourrait bien être le digne héritier et successeur de Watchmen. Si l’on peut lui retirer quelques petits coups de mou, il n’en demeure pas moins que le récit de Tom King est d’une maîtrise incroyable, faisant de ce récit un polar à l’ancienne, avec une mélancolie palpable et une volonté de brasser des thèmes riches et intelligents. Servi par un cadrage optimal et des dessins qui sont d’une grande réussite, il ne fait aucun doute que Rorschach est un futur classique et un must have pour tous les fans d’Alan Moore et de Watchmen en particulier.

Note : 17/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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