novembre 30, 2022

Brève Histoire d’Amour

Titre Original : Krotki Film o Milosci

De : Krzyztof Kieslowski

Avec Grazyna Szapolowska, Olaf Lubaszenko, Stefania Iwinska, Piotr Machalica

Année : 1988

Pays : Pologne

Genre : Drame, Romance

Résumé :

Tomek, dix-neuf ans, espionne de la fenêtre de son appartement une jeune femme de trente ans, Magda, qui habite l’immeuble d’en face. Amoureux, il finit par l’aborder et lui avoue qu’il l’observe depuis plusieurs mois. Magda commence par le rejeter puis l’invite chez elle pour lui faire découvrir l’amour d’une façon cynique et désanchantée. Choqué, Tomek tente de se suicider. Magda cherche alors à le revoir.

Avis :

Avant de connaître la gloire en France avec notamment la trilogie Trois Couleurs, Krzyzstof Kieslowski a réalisé quelques films dans son pays d’origine, la Pologne. Attiré très tôt par la littérature et la mise en scène, il se dirige vers le documentaire, s’intéressant à la société de son pays. Ce qui lui vaudra les foudres des politiques de l’époque, lui imposant une certaine censure, avec des films qui ne sortiront que six ans plus tard. C’est dans les années 80 qu’il commencera à faire des films un peu moins politiques, mais tout aussi désenchantés, notamment avec Brève Histoire d’Amour, qui sera sélectionné pour Cannes et lui permettra une reconnaissance internationale. Film à la fois malsain et romantique, Kieslowski s’attèle à dépeindre le portrait d’un jeune homme timide et amoureux, qui va faire face à une désillusion difficile à gérer.

Voyeurisme

Quand on évoque le cinéma dramatique polonais des années 80, les clichés vont bon train sur le cinéma d’auteur lent et contemplatif. Pourtant, ce n’est pas ce que va être Brève Histoire d’Amour. Si le rythme est lent, l’image raconte toujours quelque chose. A un tel point que même sans le son, on comprend tout à fait ce qu’il se passe à l’écran. Et dès le début, le réalisateur nous met dans le bain, avec un jeune homme qui s’arme d’une lunette dans sa chambre pour regarder sa voisine d’en face, sur laquelle il fantasme. Avec très peu de sons, une musique tout à fait appropriée, le cinéaste polonais délivre un premier sentiment assez malsain. Ici, le voyeurisme est vu comme un fantasme inassouvi d’un jeune homme en désamour. Un désamour qui se caractérise par sa propre vie, assez triste, orphelin vivant dans l’appartement d’une vieille femme.

Ici, Kieslowski joue avec les points de vue, mais il joue aussi avec les relations des deux personnages. La première partie du film se concentre essentiellement sur Tomek qui, entre son boulot à la poste et celui de laitier, va plus ou moins harceler sa voisine pour la voir le plus souvent. Mais ce harcèlement n’est pas toxique pour lui, dans le sens où il ne lui veut pas de mal. Il est juste maladroit, amoureux, et ne sait pas comment le dire. On comprendra par la suite les difficultés d’échange du jeune homme, au sein d’une Pologne grise, où les casques bleus et la guerre restent dans les mémoires collectives. Ainsi donc, il y a du voyeurisme, et on pourrait même y voir un jeu malsain au départ, mais très vite, le réalisateur nous touche avec ce jeune homme mal dans sa peau.

Désillusion amoureuse

En milieu de film, Kieslowski va changer son film, le faisant basculer du thriller étrange à celui de romance délicate. En effet, lorsque Tomek avoue à sa voisine que c’est lui qui la harcèle car il est amoureux, elle va avoir une réaction étrange. Entre répulsion et amusement, elle va alors vouloir montrer au jeune homme que l’amour n’existe pas et que seul le sexe prévaut sur le reste. Tomek ne l’entend pas de cette oreille, mais c’est avec cynisme et cruauté que cette femme va lui faire comprendre qu’elle est inaccessible. Aussi terrible que soit cette vision, le réalisateur arrive à insérer de la douceur et de la nuance dans son propos assez sombre. Ici, la jeune femme se laisse charmer par Tomek, accepte certaines de ses avances, et même si elle joue avec lui, elle va ressentir des émotions.

Des émotions qui arriveront tardivement. Alors qu’elle démontre sa vision de l’amour à Tomek, ce dernier fuit et tente de se suicider. Les rôles s’inversent alors, Magda se rendant compte de son erreur, devient celle qui veut épier, mais elle n’y parvient pas. Elle apprend la tentative de suicide de Tomek et n’arrive plus à vivre tant qu’il est à l’hôpital. Le cinéaste filme alors son désespoir, tout en restant dans des codes romantiques touchants. Magda fait la connaissance de la colocataire de Tomek, et il n’y a pas de violence, pas d’agressivité, juste de la douceur et de la compréhension. Ce qui va être encore plus dur pour Magda, qui se rend compte de ce qu’elle a loupé, que finalement, l’amour existe bel et bien, et peut détruire. Kieslowski de le démontrer en un dernier plan, où elle devient celle qui espionne, témoin de son fantasme inassouvi.

Pas de politique ?

Si Brève Histoire d’Amour est avant tout une romance dramatique, Kieslowski n’oublie pas pour autant de fournir un fond social à son métrage. Ici, Tomek est un jeune en manque de repères. Cela est dû à une enfance assez triste, mais aussi et surtout à un avenir incertain. Le jeune homme n’a pas de hobby, il ne fait pas d’études, et son travail n’est pas vraiment gratifiant. Ce contexte social se retrouve aussi chez Magda, dont on ignore le travail, mais qui semble n’avoir que le sexe comme passe-temps, et un peu la peinture, mais rien n’est dit là-dessus. On a la sensation que tout ce petit monde végète et ne trouve pas de passions. Ajoutons à cela des teintes assez grises et un décor qui s’enferme entre deux immenses tours, et on obtient une ambiance particulière, qui reflète la vie de la classe moyenne polonaise des années 80.

Au final, Brève Histoire d’Amour est un film très réussi, qui a pourtant tous les atours du film d’auteur un peu chiant et intellectuel (dans le mauvais sens du terme). Kieslowski arrive à offrir une romance touchante et cruelle, mais aussi douce et sincère, entre deux personnes écorchées par la vie, qui tente de vivre passionnément dans un environnement terne et morne. Bien loin de clichés que l’on peut croire sur les origines du film, Brève Histoire d’Amour est un long-métrage passionnant, délicat et qui nous laisse sur une fin ouverte intelligente.

Note : 16/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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