novembre 29, 2021

De Soleil et de Sang – Jérôme Loubry

Auteur : Jérôme Loubry

Editeur : Calmann-Lévy

Genre : Policier

Résumé :

Dans ce quartier chic de Port-au-Prince s’élèvent de belles demeures de pierre entourées de palmiers, de flamboyants et d’arbres orchidées. C’est là que, pour la deuxième fois en une semaine, un couple est retrouvé assassiné dans sa chambre. Deux corps mutilés gisant au pied du lit conjugal. La presse titre déjà sur une série de « crimes vaudous ».
Pourtant l’inspecteur Simon Bélage refuse de tomber dans la superstition. Sur cette île, la corruption et le trafic d’enfants font plus de ravages que le terrible Baron Samedi, le dieu des morts. Simon sait avec certitude que ces crimes sont l’œuvre d’un être de chair et de sang. Et tous les indices convergent vers un orphelinat fermé depuis près de vingt ans, surnommé la « Tombe joyeuse ».
Mais Simon devrait prendre garde. En Haïti, ignorer les avertissements des esprits, qu’ils soient vrais ou faux, peut se révéler dangereux…

Avis :

Davantage connu pour sa pauvreté extrême, Haïti demeure une terre de tradition où le vaudou occupe une importance majeure dans le quotidien des habitants. Si l’île recèle bon nombre d’auteurs de réputation mondiale en matière de littérature générale, elle est parfois le cadre de fictions purement occidentales, jouant ainsi sur le contraste des modes vie et l’exotisme inhérents aux Antilles. Du côté du septième art, on songe surtout à L’Emprise des ténèbres, White Zombie et Vaudou. Trois métrages emblématiques du cinéma du genre. Côté polar et thriller, il faut surtout se pencher sur les romans de Gary Victor et de Nick Stone pour y retrouver l’ambiance propre à la culture haïtienne, même si lesdites intrigues ne prennent pas toujours place sur l’île.

Il est d’autant plus appréciable de voir un écrivain francophone s’insinuer dans ce cadre pour se lancer dans un thriller qui contraste avec les villes grisonnantes européennes. Bien que l’on ait droit à de brefs intermèdes dans l’hexagone, le cœur de de l’action se déroule bel et bien à Haïti. Si l’on tranche d’emblée avec le caractère morose des agglomérations européennes, l’auteur pose le contexte dans un environnement urbain particulièrement délétère. Certaines descriptions suggèrent presque une existence organique à Port-au-Prince. Les allégories et autres procédés de personnalisation rendent les artères de la ville d’autant plus vivantes qu’elles supportent la comparaison avec un corps en décomposition.

La dégradation des lieux de vie et des infrastructures publiques confèrent un véritable sentiment d’abandon. Toute connotation nihiliste mesurée, il n’est pas question de nourrir un espoir ou de tendre vers un avenir meilleur, mais d’une survie dénuée de perspectives. Grâce à une force de description percutante, Jérôme Loubry propose avant tout un roman d’atmosphère avant même de s’insinuer dans les strates du polar ou du thriller. Cela passe aussi par l’évocation du folklore et de la religion vaudou qui apporte une tonalité paranormale à l’affaire. On ne franchira jamais le pas, mais plusieurs allusions et comportements associés concourent à instaurer une aura de mystères, sinon de mysticisme.

Au fil des pages, on a l’impression de voir s’entrecroiser L’Emprise des ténèbres avec Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans. Pour le film de Wes Craven, on retrouve ce qui a trait au vaudou. En ce qui concerne le métrage de Werner Herzog, c’est l’atmosphère désenchantée et les personnages martyrs qui prévalent. Mais au lieu d’implanter son récit dans un contexte post-catastrophe, comme l’ouragan Katrina, Jérôme Loubry effectue l’exercice inverse avec un compte à rebours qui aboutit vers le séisme du 12 janvier 2010. Là encore, l’inéluctabilité est particulièrement prégnante à l’évocation des faits et la rétrospective sur les jours qui précèdent le cataclysme.

Pour ne rien gâcher, l’affaire en elle-même s’avère intéressante à appréhender. S’il est nécessaire de se familiariser avec une progression non linéaire, les points de vue permettent d’apprécier différents aspects de l’enquête, eu égard aux errances sociales ou au background des protagonistes. Outre la violence du modus operandi, les thématiques qui viennent se greffer à l’histoire offrent une résonnance toute particulière à la pauvreté extrême. On songe à la vulnérabilité et l’exploitation des enfants, la corruption des pouvoirs et la criminalité qui gangrène autant le pays que les esprits. L’architecture narrative parvient à instaurer un suspense de circonstances tout en sensibilisant le lectorat sur des problèmes de société, particulièrement vivaces à Haïti, mais guère endémiques à l’île.

Au final, De Soleil et de sang s’avance comme une remarquable incursion dans le domaine du thriller. Entre folklore et traditions, l’intrigue laisse planer l’aura du vaudou autour des crimes. Auréolé d’un aspect ritualiste, il en émane une atmosphère immersive au possible qui retranscrit la détresse et l’indigence d’une jeunesse agonisante. Avec un style fluide, direct et très visuel dans ses descriptions, Jérôme Loubry signe un roman maîtrisé qui permet autant de s’évader que d’interpeller sur des problèmes sociétaux contemporains. Un cadre peu usité jusqu’alors qui révèle pourtant des affres de noirceur sous le soleil des Antilles.

Note : 17/20

Par Dante

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