décembre 3, 2021

En Dérivant avec Ulysse – Jean-Paul Mari

Auteur : Jean-Paul Mari

Editeur : JC Lattès

Genre : Philosophique

Résumé :

Si Ulysse revenait aujourd’hui en Méditerranée, que trouverait-il ? Une Mare Nostrum, une mer commune à tous ses habitants ou un espace coupé en deux, éclaté, balkanisé. Divisé au gré des rivalités, des cultures et des religions, entre les « civilisés » et les « barbares ». Serait-il plus étonné par les progrès réalisés ou horrifié par ses plaies ? Les hommes auraient-ils réussi à avoir enfin le même Dieu autour de la même mer ? La Méditerranée aurait-elle réussi à rester le centre de la culture, la lumière du monde, un joyau de l’humanité ou, frappée par une décadence effrayante, s’était-elle transformée un cul de basse-fosse de l’intelligence ? Ulysse pourrait-il nous dire qui nous sommes ? Me dirait-il aussi, comme Tirésias, qui je suis ?
Être méditerranéen, est-ce avoir une identité ou n’être plus que le « Personne » de Polyphème, quelqu’un aux origines diluées dans un monde mondialisé. Moi qui suis né sur ces côtes, amoureux et souffrant au bord de la mer, sidéré par les guerres mais hypnotisé par la lumière d’après incendie, qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Perdus ou sauvés ?
Il n’y a qu’un seul moyen d’obtenir une réponse à toutes ces questions. Refaire, pas à pas, ce grand voyage avec lui. En dérivant avec Ulysse.

Avis :

En dérivant avec Ulysse est un livre à la fois magique et plein de noirceur. Le lecteur voyage avec Ulysse ainsi qu’avec son temps et les malheurs qui lui sont associés. Cette époque, celle des migrations, des disparités sociales, des guérillas, des affrontements sanguinaires et des génocides, est la nôtre, même si l’on voudrait souvent l’oublier. L’auteur nous dépeint ici une comparaison des plus funestes et qui n’est pas à conseiller aux âmes sensibles. La méditerranée d’Ulysse et celle d’aujourd’hui regorgent de différences territoriales, politiques et économiques mais se regroupent sur la mentalité humaine et ses dérives.

L’auteur nous raconte les péripéties de certaines régions et elles ne paraissent jamais bien roses. Les meurtres, combats, destitutions, manifestations, tueries ou traumatismes apparaissent comme les héros d’un passé qui ne nous parlent plus vraiment, à moins que l’on soit un passionné d’Histoire ou un habitant du coin. Nombreux sont les noms inconnus, les lieux dont on n’a jamais entendu parler ou les évènements qui nous rappellent vaguement quelque chose. Pour des néophytes, peu au courant des actualités politiques de ces villes d’Orient, le roman manque d’explications détaillées et de notes ou, au contraire, va bien trop loin et nous perd. Tous les titres et patronymes débités s’agglomèrent en une masse informe qui ne marque ainsi pas comme le roman l’aurait souhaité. Ce qu’on en retient reste tout de même suffisant pour pouvoir appréhender la suite.

L’auteur nous parle de Troie, de la Grèce et de l’Italie actuels, principalement d’une manière négative. Les expériences relatées, les témoignages rassemblés et les descriptions affectent le lecteur qui ne parvient pas à se dépêtrer de cette humeur accablante. Les passages sur Ulysse, extraits des poèmes d’Homère, sont heureusement plein de poésie et nous apaisent avant de repartir dans la tourmente. Les parallèles sont faits de manière intelligente et la vie de l’écrivain a été aussi périlleuse que celle de notre héros mythologique préféré. Ce voyage dans le sud lui a permis de faire le point et de se rappeler que la méditerranée a toujours été un lieu plein d’agitation mais un endroit qu’il aime et qu’il n’oubliera sans doute jamais, comme les aventures du rusé d’Ithaque.

L’auteur nous donne également son analyse du récit légendaire et celle-ci est très intéressante. Les aventures d’Ulysse seraient en fait un voyage spirituel qui aurait permis au héros de se retrouver, de redevenir lui-même après avoir passé 10 années sur les champs de bataille de la guerre de Troie, aux côtés d’Agamemnon et d’Achille. Effectivement, Ulysse a été traumatisé par ces nombreuses morts. La ville a brûlé par sa faute et son cheval ingénieux, souvenez-vous. Le guerrier a aussi vécu le choc, la douleur, et le tourment à cause de Polyphème, le cyclope, à qui il dit s’appeler « Personne », non par stratagème selon l’écrivain mais car il ne savait réellement plus qui il était, tant la violence du combat résonnait encore en lui.

Ulysse a aussi dû faire face à la tentation de l’amnésie avec la nymphe Calypso, la violence intérieure et les cauchemars obsessionnels, notamment chez Circé, l’attrait de la drogue, la déchéance, le face-à-face avec la mort, quand il doit aller parler à Tirésias qui se trouve aux Enfers, la période des limbes, la reconstruction… Ulysse a survécu aux mêmes phases que celles endurées par un survivant d’une des deux guerres mondiales dont le syndrome de stress post-traumatique est avéré. Cette revisite du mythe donne plus de force et de sens à ce récit épique qui apparait bien plus profond et complexe.   

Le roman est aussi un chemin de reconstruction pour l’auteur, comme son Odyssée l’a été pour Ulysse. L’écrivain nous raconte quelques tranches de sa vie les plus périlleuses ou les plus dangereuses, et toutes ne sont captivantes, même si elles restent éprouvantes ou étonnantes. En effet, certains chapitres souffrent de longueurs, notamment quand l’auteur appuie lourdement sur ses sensations douloureuses ou ses moments à vide et qu’il se répète. Un des passages les plus prenants est sa discussion mouvementée avec un médecin avec qui il discoure sur la mémoire et les phénomènes d’oubli volontaire ou non. D’autres témoignages de vie sont attachants bien que la plupart soient plutôt ternes ou n’apportent finalement pas grand-chose au récit, si ce n’est une impression négative sur notre civilisation.

Le roman est loin d’être optimiste et nous décrit la vie mouvementée de Jean-Paul Mari dont la vie n’a pas été de tout repos. Exemplaire, ce héros des temps modernes est fascinant dans ses démarches et dans ses choix. Les parallèles avec Ulysse sont cohérents et enrichissent l’analyse décrite plus haut. Tel un documentaire, le monde d’aujourd’hui ne nous a jamais paru aussi fourbe et décevant. Une approche plus positive, ou du moins plus nuancée, avec une fin plus optimiste auraient été bienvenue.

Note : 13/20

Par Lildrille

Lildrille

Passionnée d’imaginaire et d’évasion depuis longtemps, écrire et lire sont mes activités favorites. Dans un monde souvent sombre, m'évader et fournir du rêve sont mes objectifs. Suivez-moi en tant qu'auteure ici : https://www.facebook.com/ChloeGarciaAuteure. Et en tant que chroniqueuse aussi là : https://simplement.pro/u/Lildrille.

Voir tous les articles de Lildrille →

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.