octobre 18, 2021

Providence

Auteurs : Alan Moore et Jacen Burrows

Editeur : Panini Comics

Genre : Horreur

Résumé :

Journaliste au New York Herald, Robert Black, qui aspire par ailleurs à devenir écrivain, se lance dans une enquête autour d’un mystérieux ouvrage alchimique arabe datant du Moyen-Âge. Son enquête le conduit à faire d’étranges rencontres qui l’amènent à quitter sa ville et son travail et qui l’enfoncent dans l’exploration d’un monde affleurant à peine à la surface de la réalité mais qui recèle une part d’horreur que l’on devine innommable.

Avis :

Pour nombre d’auteurs et d’artistes en tout genre, l’œuvre de Lovecraft aura été un vivier d’inspiration. Du pastiche (Robert Bloch, Ian Culbard…) à une réelle réflexion sur l’extension de son univers (comme a pu le faire Brian Lumley), la singularité des écrits de Lovecraft ne connaît aucune frontière. De la musique à la bande dessinée, elle est comme une vérité intemporelle qui s’applique à n’importe quel support culturel. S’il est difficile de reprendre le travail d’un illustre auteur, cela donne des initiatives fluctuantes qui vont de l’opportunisme mercantile à des adaptations de passionnés et d’érudits. Alors, quand Alan Moore décide de se pencher sur les mythes lovecraftiens, on ne peut qu’éprouver une impatience non feinte à la découverte du résultat…

Par le passé, l’homme avait déjà fourni Neonomicon et The Courtyard. Il n’avance donc pas en terre étrangère. À ce titre, on notera quelques liens entre ses précédents comics et Providence. On pense à la présence de certains personnages tels que Tom Malone et Robert Suydam. Pour autant, il s’agit là d’allusions et de clins d’œil parfaitement intelligibles pour ceux et celles qui ne les auraient pas parcourus. On peut considérer ces éléments pour un travail de fond destiné à asseoir les histoires de Moore dans un parallèle étonnant avec celles de Lovecraft. Car s’il ne fait aucun doute que les deux possèdent une base commune (la mythologie des Grands Anciens), Providence suit sa propre voie.

Toute la force de Providence étant de retranscrire l’atmosphère si particulière des nouvelles du maître de Providence. Le fait de jouer avec la réalité en empruntant des œuvres qui existent réellement encourage à estomper le fil ténu qui nous sépare de la fiction. C’était le cas avec Lovecraft qui donnait naissance au mythe du Necronomicon par le biais d’un passif historique dense. Ici, on évoque Edgar Poe ou Le roi en jaune dans un contexte similaire. De fait, le roman Sous le monde se rapproche de l’ouvrage de Robert Chambers. Le livre de la sagesse des étoiles est le pendant du Necronomicon puisqu’il s’agit également d’un livre maudit et interdit compulsé par un arabe fou au VIIIe siècle…

Les références sont innombrables et vont même s’étendre par la suite. Outre le personnage principal (dont le patronyme suggère l’écrivain Robert Bloch, ainsi que le Robert Blake de Lovecraft), la progression s’apparente à une nouvelle pour chaque épisode. On peut citer pêle-mêle, Le cauchemar d’Innsmouth et ses créatures aquatiques pour La peur qui rôde, Air froid pour Le signe jaune, Horreur à Red Hook s’inspire de Red Hook, alors que L’abomination de Dunwich est à l’origine de Singes Blancs. Si les similitudes sont évidentes, Alan Moore n’évoquera jamais clairement la base de son travail, non pour s’approprier l’imaginaire d’un autre, mais pour mieux lui rendre hommage.

Les investigations et les recherches de Robert Black se penchent sur des mystères en apparence distincts afin de présenter l’Amérique sous une facette moins glorieuse, moins avenante. Au fil de son enquête, on devine des connexions qui cachent une vérité bien plus effroyable. Et c’est dans cette manière de suggérer l’horreur, de susciter la crainte chez le lecteur, qu’Alan Moore excelle. La variété des lieux, leur austérité et, bien sûr, les intervenants qui peuplent (hantent ?) les décors. Autant d’éléments qui concourent à développer l’impression d’isolement et d’exposition qu’éprouve Robert Black. En ce sens, on remarquera des incursions cauchemardesques dans sa psyché tourmentée.

La présence de notes manuscrites à chaque fin d’épisode accentue aussi l’immersion. Il s’agit principalement du recueil de pensées de Robert Black pour effectuer un compte-rendu de ses journées avec, à l’appui, quelques points narratifs qu’on ne retrouve guère dans les pages illustrées. Il en profite également pour s’exprimer sur ses idées de romans et ses premières errances dans le domaine de l’écriture. Les textes sont denses et la prose très proche de celle de Lovecraft. Ajoutons à cela des extraits des opuscules achetés par Black, le bulletin paroissial lors de son passage à Salem, ainsi que les dessins dérangeants de Leticia et l’on obtient un livre riche et exhaustif qui prolonge le plaisir de lecture.

Au final, Providence est à la hauteur des ambitions d’Alan Moore qui souhaitait faire de ce nouveau projet l’œuvre graphique la plus aboutie et respectueuse sur le monde de Lovecraft. Une promesse démesurée que l’auteur remplit avec brio. Avec son histoire fascinante, son ambiance glaçante et délétère, Providence est bien plus qu’un vibrant hommage à l’un des écrivains majeurs du XXe siècle. Ce comics parvient à s’affranchir des codes narratifs pour mieux perdre le lecteur dans un imaginaire dérangé. Par le biais d’une approche psychologique soignée, Providence se pare d’une angoisse latente, jouant à la fois sur la curiosité d’en découvrir davantage et la crainte de se confronter à l’innommable. Sans aucun doute possible, une incursion graphique mature et incontournable dans un univers où l’imaginaire recèle autant d’abominations que de merveilles.

Note : 19/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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