Iggy Pop – Free

Avis :

Il y a 50 ans, âgé de tout juste 22 ans, James Newell Osterberg Jr lançait avec son groupe The Stooges un pavé dans la mare avec un album éponyme de garage rock précurseur de ce qui sera appelé punk des années plus tard. Osterberg devenait Iggy Pop et une légende était née. Une légende qui s’est construite au fil de trois albums des Stooges puis moins de 10 ans plus tard avec une carrière solo riche de 18 albums. En 2016, l’iguane sortait Post Pop Depression, disque de rock bien classieux avec Josh Homme et Dean Fertita (Queens of the Stone Age) ainsi que Matt Helders des Arctic Monkeys. Succès critique et public, Post Pop Depression a connu une tournée internationale au sortir de laquelle Iggy Pop en est sorti totalement rincé, et lassé d’une vie passée sur les routes avec une santé déclinante et un corps qui commençait à lui faire payer les excès multiples. C’est cette lassitude qui l’a poussé à revenir en studio pour livrer Free, comme pour réclamer une (fin de) vie plus paisible, libéré de son personnage, de son rythme effréné, des tournées. Libre d’expérimenter et d’être contemplatif. Libre tout simplement. Loin d’être bête, Iggy Pop a compris que la fin du chemin est peut-être plus proche qu’avant, lui qui a vu partir son mentor et meilleur ami David Bowie, ainsi que Lou Reed ou encore les membres originels des Stooges ; et qu’il avait envie de livrer un nouvel (dernier ?) album hyper ambitieux. L’ambiance est d’ailleurs celle d’un album crépusculaire, presque testamentaire et à l’écoute de la présence quasi fantomatique d’un Iggy Pop à la voix plus grave que jamais, on se prête à penser aussi à You Want it Darker de Leonard Cohen, ou (dans un autre genre) au American IV : When a Man Comes Around de Johnny Cash. Mais le rapprochement le plus flagrant est celui avec le Blackstar de Bowie, tant le registre musical est similaire avec un art rock à la forte tonalité free jazz. Là aussi, on est d’ailleurs devant un album pas hyper accessible et franchement instrumental. Pour Free, Iggy s’est entouré de la compositrice, guitariste et bassiste Sarah Lipstate et du trompettiste de jazz Leron Thomas, auxquels il a laissé carte blanche, ses parties chantées étant plus en retrait.

Free ouvre l’album avec une nappe sonore légère et aérienne complétée par une trompette toute en finesse et la phrase « I wanna be free » répétée plusieurs fois, lourde en symbole et pas du tout gratuite comme une supplication ou un mantra. Le second morceau Loves Missing sur le manque d’amour et la solitude, un des titres les plus rock, offre une montée en puissance progressive avec un final où batterie, cordes, trompettes et chant de plus en plus élevé s’entrechoquent. Sonali est le titre le plus expérimental et le plus complexe, mais aussi le plus lumineux. James Bond est la plus contradictoire, l’une des moins évidentes à aborder. La partie chantée semble faiblarde, les paroles peu travaillées mais il y a un côté catchy qui fait qu’on n’a pas du tout envie de la zapper et là, toute la partie instrumentale colle une jolie beigne qui emporte totalement l’adhésion. Dirty Sanchez est un autre exemple de la démarche finalement plus punk dans l’esprit que le registre musical ne le laisse supposer avec un Iggy Pop qui fait absolument ce qu’il veut comme ça lui plait, même coller, sur une très belle trompette classe et une gratte efficace, un chant presque rappé et tirant dans les aigus. Là est la patte d’un génie qui ne se contente pas de bousculer les habitudes de l’auditeur d’un album à l’autre mais carrément d’un titre à l’autre. Glow In The Dark s’inscrit dans cette volonté de secouer avec un chant presque nonchalant qui distille un regard critique sur la société actuelle. Un morceau là aussi scindé en deux avec une partie musicale qui prend l’autre moitié et s’arrête brusquement. Page ouvre la partie la plus sombre et mélancolique de l’album. La voix chevrotante qui rappelle les dernières heures de Johnny Cash, Iggy Pop se montre plus fataliste, comme pour tourner les dernières pages d’un livre bien rempli, probablement un des moments les plus émouvants de Free. We Are The People, Do Not Go Gentle Into That Good Night et Dawn terminent l’album en utilisant toutes les trois le spoken word, et une voix plus grave et caverneuse d’une chanson à l’autre. La première des trois est un poème de Lou Reed terriblement d’actualité et trouvant écho avec l’Amérique de Trump. La deuxième reprend un poème de Dylan Thomas quand la dernière est plus fataliste que jamais, humaniste et réaliste quant à la propre condition d’un Iggy Pop en fin de vie.

Free porte bien son nom, c’est bien l’album d’un artiste plus libre que jamais, ne frappant jamais où on l’attend, cherchant toujours à bousculer les certitudes de l’auditeur, à le sortir de sa zone de confort, à l’instar de ce qu’Iggy Pop faisait régulièrement au sein des Stooges ou en solo. Contrairement à Post Pop Depression qui était immédiat, Free est plus difficile à apprivoiser et nécessite plusieurs écoutes pour en saisir toutes les subtilités et apprécier à sa juste valeur cet opus, le plus ambitieux de son auteur. C’est l’œuvre d’un monument du rock qui fait un pied de nez aux fans hardcore qui voudraient le cantonner à un registre, mais aussi à sa propre légende. C’est aussi celle d’un homme qui, se voyant arriver de plus en plus proche de l’autre côté du rivage, se tourne vers nous pour nous faire un dernier signe de la main.

  • Free
  • Loves Missing
  • Sonali
  • James Bond
  • Dirty Sanchez
  • Glow in the Dark
  • Page
  • We Are the People
  • Do Not Gentle into That Good Night
  • The Dawn

Note : 18/20

Par Nikkö

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