L’Aliéniste – Caleb Carr

Auteur : Caleb Carr

Editeur : Pocket

Genre : Thriller

Résumé :

New York, le 3 mars 1896. Un adolescent prostitué homosexuel est retrouvé égorgé, le corps lacéré, les yeux arrachés, la main droite tranchée, les organes génitaux découpés et enfoncés dans la bouche. Devant l’indifférence générale face au meurtre d’un marginal, Theodore Roosevelt, alors préfet de police, fait appel à ses amis Laszlo Kreizler, aliéniste, et John Schuyler Moore, chroniqueur criminel, pour traquer le meurtrier. Peu à peu, Kreizler commence à cerner la psychologie du tueur. L’étau se resserre, mais l’homme se moque d’eux, les provoque, et fait de nouvelles victimes.

Avis :

Avec seulement huit romans en près de 30 ans de carrière, Caleb Carr n’est pas forcément le plus prolifique des auteurs. Toutefois, l’écrivain s’est distingué dans la littérature policière avec le présent ouvrage et sa suite. Tous deux œuvrent entre le polar historique et le thriller. Nanti d’une excellente réputation, L’aliéniste évoque l’émergence des tueurs en série (ou plutôt leur démocratisation auprès du grand public) à la fin du XXe siècle. Dans un tel contexte, il est difficile de faire l’impasse sur l’affaire Jack L’Éventreur. Même si son ombre plane avec quelques allusions disséminées çà et là au fil des pages, l’intrigue propose de s’en écarter en traversant l’Atlantique. Un exil qui permet de s’affranchir de cette référence ?

Exception faite de certains passages où l’on pourrait croire au retour de l’assassin de Whitechapel, notamment au regard de la sauvagerie des crimes, l’histoire s’éloigne sensiblement d’investigations aux rebondissements tortueux. D’ailleurs, la progression s’avère plus surprenante dans son évolution narrative que dans les découvertes successives qu’elle sous-tend. En lieu et place d’une banale enquête pour tenter de résoudre l’affaire, les protagonistes vont s’adonner à de nouvelles techniques encore balbutiantes pour l’époque. On songe à la dactyloscopie (études des empreintes digitales), ainsi qu’aux protocoles médicaux pour les autopsies.

Autre élément étonnant, mais dont la base scientifique en est restée au stade de fantasme, la possibilité d’observer la dernière image de la victime via sa rétine. Un peu comme on le ferait avec le négatif d’une photo. Un procédé qui avait attisé la curiosité de Jules Verne. On sent une certaine érudition pour évoquer les débuts de la police scientifique, mais aussi pour s’atteler à reconstituer le New York des années 1890. Le clivage entre les différentes classes sociales et les communautés (les vagues de colonisation du vieux continent étaient encore importantes) est parfaitement retranscrit. On songe également à la formation des quartiers actuels et à leur profonde mutation.

En cela, L’aliéniste maîtrise parfaitement la partie historique. L’atmosphère, un rien poisseuse, n’est pas sans rappeler Londres. Fort heureusement, l’auteur évite quelques subterfuges faciles, comme le brouillard ou les nuits glaciales. La suggestion suffit à replacer l’intrigue dans son contexte sans pour autant passer par de maladroites allégories. De même, on remarquera des mœurs de l’époque assez hostiles envers la gent féminine, eu égard aux femmes qui nourrissent des ambitions professionnelles. Quand il ne s’agit pas d’un scepticisme clairement affiché, les observations et les jugements sexistes occultent les compétences de l’unique personnage principal féminin de l’histoire.

En cela, l’auteur n’amoindrit pas sa présence et lui offre un rôle de première importance. On apprécie également la volonté de valoriser les premières techniques de profilage. Les déductions sont poussées et découlent parfois de détails a priori anodins. Là encore, on peut évoquer la graphologie ou la psychanalyse, disciplines alors mésestimées, pour résoudre des crimes n’ayant aucun lien apparent, si ce n’est le modus operandi. On sent pourtant quelques limites à ce potentiel qui sombre quelque peu dans des considérations verbeuses pour tenir sur près de 600 pages.

Et c’est en cela que l’intrigue n’est pas aussi aboutie qu’elle le laisse paraître. À force de vouloir faire preuve d’originalité et d’innovation dans le processus d’investigation, l’auteur en oublie tous les autres aspects fondamentaux. Les interrogatoires sont sporadiques et sommaires, tandis que la collecte des indices (et donc des preuves directes) frôle le néant. L’ensemble reste très théorique, voire didactique dans l’exposition des faits. Avec une telle approche, les rares passages tendus semblent peu probants, car trop en marge du ton général. Pour illustrer ce propos, la confrontation finale nécessite une action (ou une réaction) de la part des protagonistes face à la menace de mort. Pourtant, ils continuent de psychanalyser l’assassin, comme s’il n’était pas là. Très déroutant et peu crédible.

Au final, L’aliéniste est un bon polar historique. Retranscrivant New York avec rigueur et application, Caleb Carr soigne l’atmosphère de son roman par des connaissances approfondies de l’époque. Le fait de placer au centre du récit les balbutiements de la police scientifique est également appréciable pour découvrir des techniques innovantes. Se confronter à une forme de profilage embryonnaire reste pertinent, notamment pour démasquer un criminel qui n’a aucun lien avec les victimes. On regrettera néanmoins que l’auteur se laisse galvaniser par le concept pour en oublier tous les autres aspects de son enquête. À commencer par des interactions sociales timorées et un cheminement trop théorique.

Note : 14/20

Par Dante

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