
Avis :
Le monde de la musique est phagocyté par les grands groupes, ou les artistes qui sont très bankables. Il devient très difficile, pour de nouvelles formations, ou des artistes en devenir, de percer sans faire le buzz, ou en signant sur un gros label. Mais si personne ne parle jamais d’eux, c’est la croix et la bannière pour se faire juste entendre. Le métal n’échappe pas à cette règle capitaliste qui voit les gros groupes truster le devant de la scène, au point d’invisibiliser les formations plus petites. Et si on plonge dans des genres qui ne sont pas faciles d’accès comme le Sludge, le Doom ou le Stoner, alors c’est un chemin de croix. Prenons par exemple Gavran, groupe hollandais formé en 2018, et dont The One Who Propels est le troisième effort, signé chez Dunk ! Records.
En premier lieu, il faut dire que Gavran est un groupe particulier. Oscillant entre les trois genres précités (Stoner, Doom et Sludge pour ceux qui souffrent d’amnésie), les morceaux proposés par la formation ne sont pas faciles, et durent en règle générale très longtemps. Par exemple, sur ce dernier effort studio, il n’y a que cinq chansons, mais on a quasiment une heure d’écoute. Le titre le plus court dure un peu plus de neuf minutes, alors que le plus long dépasse les seize minutes. Des morceaux qui ne trouveront jamais leur place sur les ondes radiophoniques, et qui peuvent en rebuter plus d’un de par leur longueur. Mais qu’importe quand on est mélomane, et que l’on s’intéresse un peu à la musique expérimentale. Ensuite, le groupe signe chez les belges de Dunk ! Records, qui possède un tout petit roster de neuf groupes, ce qui signifie une petite visibilité.
Mais est-ce que cela veut dire que le groupe est mal produit, et que sa musique ne vaut pas le coup ? Bien sûr que non. Et d’ailleurs, ce troisième album studio pour les bataves est une réussite sur tous les plans. C’est bien simple, c’est à la fois envoûtant, onirique, puissant et quelque fois violent, nous faisant passer par toute une strate d’émotions. Pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter le premier morceau, Okreni. Dépassant aisément les onze minutes, le titre démarra doucement avant de balancer la sauce après une alerte sonore qui vient nous réveiller. Le chant est tout d’abord clair, mais éthéré, comme s’il provenait de derrière un voile. Les riffs sont lourds, puissants, mais ils font alterner avec des moments plus doux, plus aériens. Puis, lors de passages plus virulents, le chanteur va se mettre à crier de façon fantomatique, comme dans Cradle of Filth.

Le résultat donne alors une sensation de complétude totale. C’est-à-dire que le morceau est plein, arrivant à jouer sur différents niveaux de lecture sans aucun problème, et donnant à manger à toutes les attentes. Les fans de Stoner trouveront leur compte dans les riffs lourds et crasseux, alors que ceux qui apprécient le Doom aimeront sans aucun doute la rythmique très lente. On aura même quelques élans Prog dans cette structure qui n’obéit à aucun code, ne prenant pas la peine d’imposer un refrain qui ne servirait à rien dans cette palette technique. Zora sera un morceau du même acabit. Cependant, la batterie sera bien plus présente et plus lourde, pour apposer un rythme lancinant qui va prendre de l’ampleur avec les riffs sauvages qui déboulent rapidement. On pensait avoir un titre calme, on va se prendre une grosse tempête dans la tronche.
Encore une fois, malgré les onze minutes dépassées, on ne ressent aucun ennui tant l’ensemble est maîtrisé et varié. Brod propose un début tout doux, aérien et sensible, qui ne va pas durer bien longtemps, mais qui a le mérite de nous tranquilliser un petit instant pour bien prendre la mesure de ce que l’on écoute. Une preuve aussi que le groupe peut faire dans le calme et le serein, tout en jouant encore avec les ambiances et les textures. Par contre, quand Pogon se lance, on sait que l’on va prendre une énorme saucée. Le début est sauvage, lourd, puissant, et le morceau ne va jamais nous lâcher. C’est le titre le plus court, mais c’est le plus puissant et le plus percutant. Enfin, pour conclure cela, Plutaju vient nous offrir plus de seize minutes de bonheur, jouant encore et toujours avec les rythmiques et la puissance.
Au final, The One Who Propels, le dernier album de Gavran, est une pépite qui est injustement boudée, ou tout du moins invisibilisée par des groupes plus gros et plus connus. En matière de Stoner/Doom/Sludge, on a rarement fait mieux et plus intriguant, aussi bien dans la construction des morceaux que dans leur teneur technique. Bref, cet album est un vrai bijou, et il serait bien dommage de passer à côté.
- Okreni
- Zora
- Brod
- Pogon
- Plutaju
Note : 18/20
Par AqME
