février 4, 2026

La Mer se Rêve en Ciel – John Hornor Jacobs

Auteur : John Hornor Jacobs

Editeur : Fleuve Editions

Genre : Horreur

Résumé :

Après avoir fui la violente dictature qui a décimé sa famille, Isabel s’est exilée en Espagne. Un soir, elle fait la rencontre d’un poète dissident, Rafael Avendaño, surnommé l’Œil. Cet énigmatique intellectuel vient du même pays qu’elle, le Magera, et porte dans sa chair les stigmates des tortures subies aux mains de la répression politique.
Un traumatisme qui ne l’empêche pas, lorsqu’il reçoit une mystérieuse lettre, de repartir brusquement au Magera, sans plus donner de nouvelles. Ayant hérité des clés de son appartement, Isabel y découvre d’étranges textes, parmi lesquels le récit détaillé de la capture de l’Œil pendant la révolution. En plongeant dans ces pages obscures et écœurantes, elle est entraînée dans une spirale d’événements surnaturels et oppressants qui la poussent à retourner dans sa contrée d’origine.
Son pays est perdu et son seul ami l’est aussi, désormais. Que doit-elle abandonner pour les retrouver ? Car il ne lui reste qu’elle-même à sacrifier.

Avis :

S’il y a bien un auteur qui continue de susciter de nombreux fantasmes malgré sa mort prématurée et son œuvre difficile d’accès, c’est H.P. Lovecraft. Il faut dire que son univers nihiliste au possible et peuplé de monstres séculaires inspire encore beaucoup, et de nombreux médiums culturels tentent de s’approprier cette essence, du jeu vidéo en passant par le cinéma ou encore les jeux de société. En restant dans le domaine de la littérature, de nombreux auteurs ont essayé de coller à l’univers de Lovecraft, et de le décliner en plusieurs œuvres plus ou moins réussis. Parfois même de le mélanger avec d’autres univers, comme en atteste les ouvrages de James Lovegrove, où Sherlock Holmes rencontre des créatures de chez Lovecraft. Quand on aborde le roman de John Hornor Jacobs, La Mer se Rêve en Ciel, ce n’est pas forcément l’écrivain de Providence qui vient en premier lieu.

Il faut dire que le démarrage est plutôt discret, prenant place dans un contexte historique assez fort, mais raconté par une narratrice qui a quitté son Argentine natale pour fuir le régime de Vidal, en s’installant en Espagne. De là, elle va rencontrer un poète, Avendano, qui a fui la même région qu’elle, car Vidal fait la chasse aux intellectuels, et à tous ceux qui pourraient remettre en cause son régime politique. Avec cette rencontre, uniquement amicale, on est loin des terres occultes de Lovecraft. Sauf qu’il va se passer un évènement étrange. En effet, Avendano doit repartir en Argentine, même s’il est sous le couvert d’une arrestation, et il demande à Isabel, la narratrice, de garder son appartement. Elle accepte malgré quelques réticences, et découvre alors un logement spacieux, blindé de livres, dont le journal intime du poète, qui être l’élément perturbateur.

A partir de là, Isable va découvrir un homme à la fois bizarre, mais dont la vie n’a jamais été facile. On y apprend ses déboires, ses excès, son amour tumultueux avec une certaine Alejandra, et surtout sa découverte d’un livre écrit en latin à travers des photographies, dont il va faire la traduction, et découvrir des choses innommables, à la lisière du satanisme et de contrées inconnues. C’est bien évidemment à partir de cette découverte que le roman part un peu en cacahuète. John Hornor Jacobs a clairement tout compris à l’univers de Lovecraft. C’est-à-dire que l’horreur indicible prend place dans un quotidien quasi normal, tout en jouant avec les codes nihilistes de l’humanité. A travers le régime de Vidal, et sa chasse aux intellectuels, on voit bien que l’être humain est foutu, et qu’il est toujours attiré par le mal.

L’intelligence de ce roman est de faire un parallèle entre une horreur cosmique et une horreur bien réelle. Lorsque Isabel commence sa propre traduction de l’Opusculus Noctis, elle commence à voir apparaître des formes, des choses. L’espace-temps semble se distordre. Il y a des évènements qui touchent au sensoriel, et cela est apporté par fines couches de la part de l’auteur. Il arrive à créer quelque chose d’inquiétant avec de l’intangible, et c’est tout l’art de l’écrivain de Providence. Il s’agit d’un jeu littéraire qui est compliqué, et qui est pourtant parfaitement réussi ici. Alors oui, on pourrait reprocher au roman de ne pas susciter de réelle peur. L’angoisse est parcimonieuse, car le contexte politique prend beaucoup de place, mais il règne une atmosphère très particulière dans ce livre, et c’est ce qui en fait tout le sel, tout l’intérêt.

Un intérêt qui se développe aussi grâce aux personnages qui sont très intéressants. Derrière ses atours de charmeur phallocrate et misogyne, Avendano est un personnage torturé, qui a souffert et qui souhaite renouer avec son amour disparu, dont il a perdu la trace suite à ses traductions, et à l’intervention de protagonistes peu recommandables, dont on ne saura que peu de choses, voire rien du tout. Quant à Isabel, elle est tout aussi torturée que lui, et sombre petit à petit dans une folie douce qui la rattache à ce poète dont elle n’aimait pas les textes. On va suivre cette femme forte, qui va alors devenir une vraie héroïne sur la fin du récit, prête à tous les sacrifices pour tenter de toucher une part de vérité. L’auteur lui octroie des attributs qui se développent au fur et à mesure du récit, jusqu’à en faire une quasi archéologue infernale.

Au final, La Mer se Rêve en Ciel, le premier roman traduit en France de John Hornor Jacobs, est une très belle réussite, et un roman hommage à Lovecraft sans jamais le singer. Si on retrouve des éléments qui évoquent l’écrivain de Providence, avec notamment le livre maudit qui donne accès à un monde parallèle étrange et dangereux, on a aussi un contexte politique fort qui donne une belle épaisseur à cette histoire. Horreur indicible et humains bel et bien monstrueux, on peut dire que c’est pour l’instant le meilleur livre de la collection Styx des éditions Fleuve.

Note : 16/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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