
Titre Original : The Man Who Laughs
De : Paul Leni
Avec Conrad Veidt, Mary Philbin, Julius Molnar Jr., Olga Baclanova
Année : 1928
Pays : Etats-Unis
Genre : Drame, Horreur
Résumé :
En Angleterre, à la fin du XVIIe siècle, le roi Jacques se débarrasse de son ennemi, le Lord Clancharlie, et vend son jeune fils, Gwynplaine, aux trafiquants d’enfants qui le défigurent. Le garçon s’enfuit et sauve du froid un bébé aveugle, Dea. Tous les deux sont recueillis par Ursus, un forain. Gwynplaine, baptisé « L’Homme qui rit », devient un célèbre comédien ambulant.
Avis :
Dès l’époque du cinéma expressionniste, les producteurs et réalisateurs ont tôt fait d’adapter de grands classiques de la littérature. On songe aux œuvres de Charles Dickens, Jules Verne ou, en l’occurrence, Victor Hugo. Pendant plus d’une trentaine d’années, le septième art constitue un véritable terrain d’expérimentation, où l’on pouvait définir un genre ou un effet de mise en scène. Puis la fin des années 1920 marque la transition entre le muet et le parlant. Cette période charnière fournit néanmoins de remarquables métrages, sorte de chant du cygne à une vision révolue de ce média culturel. Parmi ceux-ci, L’Homme qui rit n’est pas forcément l’exemple le plus connu, tout comme le roman éponyme pour son auteur. Toutefois, il reste représentatif d’une approche singulière et audacieuse.

Si l’intrigue de L’Homme qui rit prend place au XVIIe siècle, son traitement se veut très moderne dans sa reconstitution historique. L’atmosphère baroque tient à introduire les personnages dans un contexte lugubre et oppressant, dont les tableaux dépeints renvoient aux fondamentaux du gothique. Avant de s’orienter vers le drame, voire la farce humaine, le présent métrage interpelle par ses compositions obscures, ses moments surréalistes pour traduire la détresse du protagoniste face à la violence de son environnement. Ces premières minutes peuvent être considérées comme les ultimes fulgurances de l’expressionnisme allemand. Avec un savoir-faire sans pareil, ce type d’ambiance demeure unique pour entremêler une réalité délétère à une vision onirique.
« La mise en scène de Paul Leni tient également à une pleine maîtrise du cadrage »
La mise en scène de Paul Leni tient également à une pleine maîtrise du cadrage, de cette capacité à saisir les séquences sous l’angle adéquat. Cela sans oublier quelques effets de fondu enchaîné ponctuels et néanmoins pertinents. On se plaît aussi à distinguer des mouvements dynamiques qui exploitent quelques éléments du décor, comme la grande roue. À partir d’une vue subjective, le spectateur a alors l’impression d’être un visiteur témoin de cet instant, même s’il reste passif et impuissant aux évènements. Cette énergie tient également à la sollicitation de nombreux figurants, permettant d’exposer les remous d’une foule dense. Le cinéaste souligne ainsi l’effet de masse au gré des déambulations de la fête foraine, dans la rue ou pendant une représentation de spectacle.
Au regard de la profusion d’intervenants, on peut apprécier des visages marqués par la dureté de l’existence. Nantis de véritables « gueules », ces physiques viennent renforcer le réalisme de l’histoire. Qu’il s’agisse de personnages secondaires ou de figurants, on distingue les expressions guindées et emphatiques d’individus qui se moquent du caractère clownesque du protagoniste, sans se rendre compte qu’ils arborent eux aussi un masque. Face à l’humanité toute candide de Gwynplaine, la notion de monstruosité reste au cœur des préoccupations. Elle n’est pas apparente, mais latente, presque secrète. Pour autant, elle peut ressurgir dans la manifestation d’un comportement, d’un acte ou d’un jugement.
« L’Homme qui rit constitue un film remarquable à bien des égards »
En cela, L’Homme qui rit brasse des thématiques similaires à celles d’une autre œuvre emblématique de Victor Hugo : Notre-Dame de Paris. Les deux personnages restent à la marge de la société et, en dépit d’une acceptation tout hypocrite, ils se heurtent au refus de la différence. L’un se cache dans une cathédrale, l’autre masque autant que possible sa difformité sous une écharpe ou sa main. Alors que Quasimodo dispose de la bienveillance d’Esmeralda, Gwynplaine partage son amour avec Dea. La cécité de celle-ci est considérée par l’intéressé comme une dissimulation malhonnête de son sourire perpétuel. En vérité, il s’agit de la seule à le percevoir pour ce qu’il est réellement.

Au final, L’Homme qui rit constitue un film remarquable à bien des égards. D’un point de vue esthétique, le métrage de Paul Leni est l’une des dernières prouesses du cinéma muet et de l’expressionnisme allemand, même s’il est produit à Hollywood. Au-delà d’une réalisation moderne et pleine de maîtrise, on apprécie aussi cette atmosphère gothique. Cette dernière amène son sujet avec mesure avant de s’orienter vers un drame historique où la dimension sociale est prépondérante pour dépeindre la bêtise humaine, dans toutes ses nuances. Cette adaptation préfigure déjà du Freaks de Tod Browning et, quelques décennies plus tard, d’Elephant Man de David Lynch. Il en ressort donc une œuvre inspirée et inspirante.
Note : 16/20
Par Dante
