
Autrice : Rosalia Radosti
Editeur : Ankama
Genre : Aventure, Fantastique
Résumé :
Dans le lointain royaume de Val des Roses naît Sauvage. Fille du roi et de la reine, la princesse grandit libérée de l’hypocrisie et des coutumes chères à la cour : elle monte à cheval, tire à l’arc et court dans les bois. Bientôt, la petite fille devient une jeune femme rebelle. Alors, quand elle accepte de se marier, les prétendants fuient, effrayés par son caractère bien trempé. Jusqu’à ce que le chemin de Sauvage croise celui de Rodrigue. Ce jeune garçon charmant partage les mêmes passions que la princesse.
Leur avenir semble tout tracé, mais l’histoire de Sauvage n’est pas un conte de fées, bien au contraire…
Avis :
Grâce (ou à cause, c’est selon) à Disney, nous avons tous les contes des frères Grimm, Andersen et consorts dans nos têtes. Cela fonde un imaginaire collectif fort, et de nombreuses adaptations ont vu le jour au fil des années, avec des changements divers et variés. Et cela touche tous les médiums. Que ce soit au cinéma ou dans la littérature, voire même dans les jeux vidéo, on a droit à différents récits qui prennent place dans le monde des contes, comme Blanche-Neige, La Belle au Bois Dormant ou encore Cendrillon. Cependant, si on se penche du côté des premiers textes, on se rend compte que la princesse n’a qu’un rôle factice, celui de la potiche qui va épouser le prince charmant, véritable héros de l’histoire. De nos jours, la tendance tend à s’inverser, avec des discours féministes et des figures héroïques féminines qui reprennent leur droit.

En abordant Sauvage, on est prévenu. Nous alors faire face à une relecture de La Belle au Bois Dormant, mais avec une princesse pas comme les autres, et qui refuse tous les diktats de la bourgeoisie et de sa condition féminine. Rosalia Radosti va tisser une intrigue simple dans laquelle il sera question d’émancipation, de lutte contre le patriarcat et d’un amour qui tue vraiment. Le début de la bande-dessinée est vraiment enchanteur. Les couleurs vives côtoient les visages souriants des villageois qui vivent dans le bonheur. Le roi et la reine sont bienveillants, heureux, et la naissance de leur petite princesse va faire la joie de tout le royaume. Au fil des pages, l’autrice nous montre une jeune fille pleine de fougue et de malice, qui fait tourner en bourrique ses nourrices. On est loin de la princesse sage et obéissante que l’on connait dans les contes classiques.
Les choses deviennent alors drôles lorsqu’elle arrive en âge de se marier, et qu’il lui faut choisir un prétendant. Des princes et rois de divers royaumes viennent alors se proposer, mais aucun ne convient à Sauvage. Il faut dire qu’ils réclament tous la même chose, une femme qui fait de la broderie, qui ne bouge pas, et surtout, qui ne fasse pas d’ombre à l’homme. L’autrice en profite pour montrer des personnages masculins imbus de leur personne, détestable, voire même à la limite de la décence, avec ce vieil homme qui veut des descendants. Il y a là un écho à notre monde actuel, avec tous ces masculinistes qui se croient au-dessus des femmes et les réduisent à une simple fonction maternelle. Fort heureusement, Sauvage va trouver l’amour dans les bois, en la présence d’un jeune prince bien sous tout rapport, et qui l’accepte telle qu’elle est.
Mais doit-on réellement croire à une vraie histoire d’amour ? Bien sûr que non, et l’autrice va nous plonger dans une descente en enfer poignante et d’une triste réalité. Très clairement, on retrouve la cruauté et le nihilisme des contes d’autrefois, de ceux qui étaient faits pour prévenir les enfants de la cruauté de certaines personnes. Le prince n’est pas si charmant que ça, et Sauvage va alors devoir faire face à sa supposée insolence lorsqu’elle va demander de l’aide aux rois voisins. La tonalité sombre alors dans une noirceur crasse, et Sauvage ne va jamais s’en remettre. En quelques pages seulement, la joie laisse place à la tristesse, au désespoir et à une fatalité dont personne n’en sort indemne. C’est bien fichu, et les dessins de Rosalia Radosti font des merveilles, aussi bien quand la joie et les couleurs sont présentes, que lorsqu’il faut représenter des monstres.
La fin donne alors raison à la princesse et à sa force de caractère. Cependant, l’autrice n’oublie pas que nous sommes dans un conte, et que cela se termine généralement mal. Malgré toute sa force, Sauvage apparait comme détruite par cet amour menteur. Sa souffrance est immense, et son choix final va être une vraie flèche dans le cœur du lecteur. L’autrice détourne alors le conte de La Belle au Bois Dormant pour en faire presque un préquelle et nous plonger dans une fin d’une grande tristesse. L’amour tue, surtout lorsqu’il est brisé, et il est difficile ici de ne pas y voir un écho avec l’actualité et tous les féminicides intolérables de notre société. En ce sens, Sauvage apparait comme une BD avec plusieurs niveaux de lecture, et c’est un tour de force en si peu de pages.

Au final, Sauvage est une excellente surprise. C’est beau, on passe par tous les sentiments possibles, et surtout, cette relecture du célèbre conte fait un écho avec notre société moderne. Résoluement féministe, pointant du doigt le patriarcat et cette volonté de réduire les femmes à des fonctions ingrates, cette bande-dessinée met aussi en avant les blessures profondes de l’amour et de la tromperie, symbolisant cela par un monstre caché derrière un homme beau. Bref, une BD à mettre entre toutes les mains, et les yeux.
Note : 15/20
Par AqME
