janvier 18, 2026

Le Boucher – Chabrol en Mode Hitchcock

De : Claude Chabrol

Avec Stéphane Audran, Jean Yanne, Antonio Passalia, Roger Rudel

Année : 1970

Pays : France

Genre : Drame, Thriller

Résumé :

Dans un village du Périgord, la vie quotidienne des habitants cesse brusquement d’être tranquille. Des femmes sont égorgées. Par qui ? Le boucher, qui a fait les guerres d’Indochine et d’Algerie, semble devenir le suspect numéro un aux yeux de la directrice d’école, qui ressentait pour lui de tendres sentiments.

Avis :

Durant les années 60 et le début des années 70, Claude Chabrol est en pleine ferveur créatrice. Le cinéaste est tellement actif, qu’il arrive à sortir deux films quasiment tous les ans, et avec une qualité qui frise l’irrespect. Avec des actrices et acteurs fétiches, il signe alors des drames teintés de polar qui sont aujourd’hui repris et remastérisés pour notre plus grand plaisir. On peut citer des œuvres cultes comme Que la Bête Meure ou La Femme Infidèle, mais nous avons jeté notre dévolu sur Le Boucher. Il s’agit ici d’un drame mélangé à un thriller, qui fait la part belle au côté hitchcockien de Claude Chabrol, réalisateur qu’il admire et considère comme un maître.

Dans un petit village de Dordogne, un mariage bat son plein, avec quasiment tous les habitants qui sont invités. L’enseignant du bled fête ses noces, et pendant le dîner, la directrice de l’école (Stéphane Audran) noue une relation amicale avec le boucher (Jean Yanne). Alors que les deux amis tissent des liens de plus en plus étroits, un drame secoue le village, une femme, puis d’autres, sont retrouvées mortes, assassinées à coups de couteau. Alors que les sentiments entre le boucher et la directrice commencent à devenir encore plus forts, cette dernière découvre un cadavre, et à côté, le briquet qu’elle a offert à son ami. C’est à partir de ce postulat que l’intrigue de Le Boucher commence vraiment, même si ce n’est pas vraiment ce qui intéresse Claude Chabrol.

« les deux acteurs qui tiennent le film sur leurs épaules sont exceptionnels »

Bien évidemment, le plus intéressant est la construction du lien qui unit les deux personnages principaux. Le réalisateur souhaite avant tout dresser un portrait amoureux d’une France rurale qui se serre les coudes et où il fait bon vivre. Les gens se font confiance, les petits commerces fonctionnent bien, et le temps libre permet alors de tisser des relations amicales entre personnes du village. Les quelques escapades de cette directrice chez le boucher ou le boulanger sont autant de moments simples et pourtant divinement filmés. Claude Chabrol est tombé amoureux de cette région, et il le montre à travers des séquences simples, mais belles. On pourrait presque tomber nostalgique de cette époque que nous n’avons pourtant pas connue. Alors, bien sûr que tout cela est idyllique, avec des élèves sages et une certaine insouciance, mais cette simplicité touche.

Elle touche aussi parce que les deux acteurs qui tiennent le film sur leurs épaules sont exceptionnels. Stéphane Audran est lumineuse dans ce rôle de directrice au grand cœur, loin des portraits de femmes strictes qui donnent des coups de règle. Elle campe une femme moderne, qui exprime son non désir de relation amoureuse par un passé douloureux. Quant à Jean Yanne, il est terriblement touchant dans le rôle de ce boucher calme, gentil et parfois un peu bourru. Même si on se doute de la finalité du film, le personnage est empathique au possible, même lorsqu’il doit évoquer ses traumas de guerre, ne supportant plus la vision de corps déchiquetés. Claude Chabrol les dirige à merveille, et il y a une vraie osmose qui se dégage des deux comédiens.

« Claude Chabrol singe un peu Hitchcock dans cet exercice »

En plus de l’interprétation, le film est beau à regarder. Le réalisateur filme avec amour cette région de la France, où il semble faire bon vivre. Même dans le drame, même lorsque les meurtres sont évoqués, il y a toujours une lumière qui fait presque oublier les découvertes macabres. C’est fait de manière très intelligente, et les seuls indices qui amènent à une suspicion, et à une certaine inquiétude proviennent de la musique. Parfois stridente, souvent à contre-emploi au sein d’un bois pourtant ensoleillé, elle est le seul facteur qui dénote, qui dérange, et semble nous indiquer un potentiel danger. Claude Chabrol singe un peu Hitchcock dans cet exercice, mais doit-on lui en vouloir ?

Et puis arrive alors la découverte par la directrice, puis ses suspicions, ses doutes, et le dernier quart du film part dans le thriller et la peur. Claude Chabrol se joue des lumières, ne fait jamais dans l’excès, et utilise presque un côté naturaliste pour rendre plus palpable la folie. Une folie qui provient de la guerre, et dont le personnage n’a plus de besoin de parler pour le faire comprendre. Contrairement aux films contemporains, on ne baigne pas dans la sur-explication, nous ne sommes pas pris pour des imbéciles, et ça fait un bien fou. Survient alors le dernier acte, où la mise en scène joue avec les symboliques (le bouton de l’ascenseur qui clignote au rythme des battements cardiaques) et nos émotions, ne sachant que faire dans une telle situation. C’est intelligent, ça interpelle, et on arrête le film avec plusieurs réflexions.

Au final, Le Boucher est un grand film, aussi simple soit-il dans son scénario. Claude Chabrol s’inspire de Hitchcock, c’est évident, mais jamais il ne l’imite et trouve sa propre identité au sein d’un petit village paisible et tendre. Savant mélange de drame, de romance et de thriller, ce film démontre qu’avec peu de moyens, on peut faire un film tenace et mémorable, avec deux grands acteurs, et un réalisateur qui maîtrise parfaitement son art. Sans doute l’un des meilleurs films de son réalisateur.

Note : 17/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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