
Auteur : Junji Ito
Editeur : Mangetsu
Genre : Seinen
Résumé :
La ville de Nazumi est recouverte nuit et jour d’un épais manteau de brume. Dans ses ruelles nébuleuses, les adolescents s’adonnent à un étrange rituel de voyance consistant à demander son avenir au premier passant venu. Mais du jeu innocent nait un funeste cortège de suicides sanglants et une rumeur enfle : la Mort rôde aux intersections de la ville, sous les traits d’un séduisant jeune homme qui exacerbe toutes les passions.
Avis :
Maître incontesté de l’horreur nippone, Junji Ito fascine par sa propension à trouver des histoires horrifiques dans le quotidien le plus simple possible. Spectre apparaissant au détour d’un couloir, inspiration venant d’un détail anecdotique, tout semble sujet à interprétation pour le mangaka devenu culte au fil des années. Si culte d’ailleurs, qu’il va avoir une propre collection en France, sous l’impulsion de l’éditeur Mangetsu, sélectionnant alors ses histoires en fonction de thèmes bien précis, et n’hésitant jamais à rajouter quelques bonus à la suite. Comme on peut s’en douter, avec L’Amour & la Mort, il s’agira d’opposer les deux thématiques, ou plutôt de les mettre en corrélation, et de voir que l’amour fou peut mener à la mort.

Dans ce présent ouvrage, il faut noter un découpage intéressant. En premier lieu, nous allons avoir quatre chapitres autour de l’histoire principale, à savoir L’Amour & la Mort, puis une conclusion. Cette histoire date de 1996, alors que sa conclusion date de 2001. Par la suite, nous aurons deux chapitres autour de la famille Hikizuri. Là, si on peut trouver des liens avec l’amour, c’est un peu plus tiré par les cheveux. Ensuite, deux histoires courtes sont proposées, avec, effectivement, en filigrane, des notions d’amour assez étranges. Et enfin, un sketch de trois planches clôture l’ensemble qui, lui, n’a rien à voir avec le thème principal.
Dans L’Amour & la Mort, on retrouve un Junji Ito au sommet de son art. Les dessins sont sublimes, et contribuent à rendre l’atmosphère très poisseuse. Ici, nous sommes à Nazumi, une ville qui est constamment dans le brouillard, et qui évoque Silent Hill. Un jeune homme revient vivre dans cette ville avec ses parents, et découvre que les étudiants jouent à un nouveau jeu, celui de se mettre à une intersection, et de demander l’avenir au premier passant. Bien évidemment, cela se base sur un jeu qui a réellement existé au Japon, et l’auteur va le détourner pour en faire un cauchemar.
Dans le brouillard, un beau jeune homme habillé de noir annonce de néfastes présages à de jeunes adolescentes, qui vont alors se donner la mort en se tranchant la gorge au cutter. Alors qu’une vague de suicides se propage dans la ville, tout le monde accuse le nouveau venu du fait de sa beauté et de sa ressemblance avec ce spectre qui hante le brouillard de Nazumi. Junji Ito parfait son art en jouant constamment sur le rapprochement entre l’amour et la mort, et à quel point l’amour peut rendre fou. Deux sentiments qui peuvent être très proches en fonction de son état d’esprit. On peut croire que le mangaka dépeint un mal-être fort dans la société nippone, celui où les sentiments ne peuvent être évoqués, et son étouffés jusqu’à se rendre malade.
On pourra aussi y percevoir le doute qui s’empare du héros, qui va alors se faire violence pour contrer les médisances sur son compte, combattant avec volonté les spectres sanguinolents qui errent dans les rues brumeuses. Pour faire bref, cette première histoire est vraiment bien fichue et intéressante. Junji Ito y appose son don naturel pour injecter de l’horreur diffuse dans un contexte banal mais toujours un peu étrange. L’horreur est alors insidieuse, le gore apparait par nappes dans le brouillard, et l’ambiance se fait à la fois lourde et poisseuse. Bref, un vrai régal.
Mais les choses vont se compliquer par la suite. Il sera difficile de ne pas y voir une volonté éditoriale pour augmenter le volume du manga, et ainsi le vendre plus cher. Car par la suite, les autres histoires seront moins percutantes, et auront un lien ténu avec l’amour et la mort. Sur le clan Hikizuri, la première histoire parle de la sœur cadette qui profite de l’amour de son amant, qui ira jusqu’à mourir pour elle. Le côté humour noir est bien présent, mais l’ensemble manque quand même de profondeur. Il en va de même avec la deuxième histoire de cette fratrie. Si le grand frère tombe amoureux d’une jeune femme, ce ne sera qu’une note d’intention dans une relation toxique entre frères. C’est assez drôle et toujours bien dessiné, mais c’est moins fort que la première histoire.
Quant aux deux dernières histoires, c’est encore plus flou. La première raconte l’histoire d’un jeune homme qui a mal à des membres fantômes, mais qui sont éparpillés dans sa maison. Le père et la mère, excessivement riche, embauchent alors des employés pour masser de façon constante les zones de la maison où l’enfant ressent des douleurs. D’un départ incongru et bizarre, l’histoire part en délire gore et vengeur. C’est bien, mais est-ce que ça a sa place dans un tel recueil ? La deuxième histoire est un peu plus légitime. Il s’agit d’un rapport à soi, de l’amour que l’on porte à sa silhouette. Et des jeunes femmes se font alors enlever des côtes pour mincir. Comme d’habitude, le quotidien est chamboulé par l’arrivée d’un monstre qui symbolise tous les maux d’une jeunesse qui suit un schéma de beauté pas forcément sain.

Au final, L’Amour & la Mort vaut surtout le coup d’œil pour sa première histoire. Junji Ito est alors au sommet de son art, avec des graphismes poignants et une horreur insidieuse qui se diffuse avec parcimonie. Il est dommage que les histoires suivantes ne soient pas du même acabit. On y prend du plaisir, mais on reste sur notre faim quant au rapport entre l’amour et la mort. On a plus l’impression d’y voir une volonté éditoriale qu’un axe de mise en réseau entre les histoires du maître. Quoiqu’il en soit, il est difficile d’être déçu par cette ouvrage, qui complète à merveille une collection riche et de toute beauté.
Note : 15/20
Par AqME
