septembre 28, 2022
BD

Aïda – L’Art pour se Construire

Auteur : Sergio Gerasi

Editeur : Ankama

Genre : Social

Résumé :

Aïda est une jeune femme qui aime photographier le monde et le façonner grâce à son imagination. Etouffée par sa mère workaholic, ses amis superficiels et son propre regard, elle est au bord de la rupture physique et psychologique. Sa rencontre avec un commando artistique se faisant appeler « The Virus » va lui permettre d’enfin ressentir quelque chose. Ce virus serait-il l’antidote ?

Avis :

Sergio Gerasi est un auteur et illustrateur italien qui a beaucoup bossé sur des séries dans son pays. On peut citer Lazarus Ledd, sa première BD parue en 2000, ou encore In Inverno le Mie Mani Sapevano di Mandarino. C’est en 2018 qu’il remporte un prix, le Andrea Pazienza du meilleur roman graphique, ce qui lui vaut d’avoir un peu plus de visibilité. Et de ce fait, de paraître chez nous, grâce à Ankama, avec Aïda, un roman graphique social. Utilisant l’art comme mouvement de rébellion, aussi bien pour toute une communauté que pour une jeune femme mal dans sa peau, Aïda est une bande-dessinée très particulière, dense, riche en sujets, et qui permet à l’auteur d’aborder de très nombreux thèmes dans des catégories socio-professionnelles hétéroclites. Pas forcément facile d’accès, il faut gratter un peu pour découvrir tout le potentiel de ce roman graphique.

Aïda est une jeune femme mal dans sa peau. Fille de la plus célèbre présentatrice d’infos d’Italie, Aïda se cherche et a du mal à se comprendre, ainsi qu’à comprendre ses deux meilleurs amis, un jeune gay addict à Netflix et une jeune femme qui fait des vidéos de charme sur internet. Un beau jour, elle tombe sur un collectif d’artistes qui tente d’éveiller les consciences en faisant des œuvres d’art sulfureuses et qui dénoncent les dérives de notre société. En les suivant, elle décide de faire partie de ce collectif, mais elle va vite se rendre compte qu’elle ne fait pas partie du même monde qu’aux. Ainsi donc, en abordant Aïda, Sergio Gerasi veut montrer le parcours d’une jeune femme qui va se découvrir et s’émanciper grâce à l’art.

La première chose qui frappe dans ce récit, c’est la superficialité des gens qui entourent Aïda. On retrouve des gens accros au net, accros aux réseaux sociaux et qui finalement ne savent même plus se tenir à l’extérieur. On va faire la connaissance de Ludo, une jeune pimbêche qui juge tout le monde et qui ne peut pas se passer d’Instagram et des louanges de quelques internautes obsédés. Quant à l’autre personnage, il s’agit d’un gay qui ne sort plus de chez lui, et passe son temps devant les séries Netflix. A un tel point que le seul moment où il sort, il se casse la figure et se blesse. A partir de là, on va vite découvrir un monde sans âme, qui ne peut vivre qu’aux crochets des autres. De plus, on va vite se rendre compte que pour des amis, ils ne s’inquiètent pas trop pour Aïda.

Cette dernière ne mange plus, elle perd pied, mais hormis le verbaliser entre eux, ils ne font rien pour l’aider. Il se dégage alors de la BD un sentiment d’abandon et de désespérance. Cela est renforcé aussi par un regard très dur de la part de la jeune fille envers elle-même. Elle se déteste, elle se voit grosse alors qu’elle est anorexique, et cela cache un profond mal-être que l’on retrouvera dans la relation tumultueuse avec sa mère et son père. Un père absent et qui n’en a rien à foutre, et une mère alcoolique et addict à son job, où elle doit éviter tout scandale. Les rapports de force sont nombreux et la discussion est rompue assez vite. Bref, tout cela contribue à donner une atmosphère étouffante au roman graphique, trouvant des bouffées d’air uniquement dans le collectif, qui accepte tout le monde.

Car oui, Sergio Gerasi coupe ses sujets sociétaux en deux parts distinctes. Car si d’un côté, on a la vie triste et sans avenir d’Aïda, de l’autre, on aura un drôle de rapport avec The Virus et sa catégorie socio-professionnelle. Notre héroïne se retrouve dans un groupe fait de sans-abris ou de personnes pauvres, et elle est la seule enfant riche. Pour autant, cela ne semble pas déranger les membres, qui sont très simples et veulent juste ouvrir les consciences des gens avec des œuvres fortes et marquantes. De ce fait, en s’effaçant complètement, Aïda se reconstruit et devient une nouvelle personne, meilleure et moins superficielle. L’auteur réalise un travail de reconstruction très intéressant et plutôt malin, en utilisant les happenings d’œuvre d’art pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.

Et de ce point de vue-là, on aura droit à des œuvres incisives qui veulent raconter plusieurs choses. A la manière d’un Bansky, on retrouve des interventions couillues et qui font réfléchir. La toute première est une grande affiche avec des messages haineux que l’on peut retrouver sur internet, afin de montrer cette zone de non-droit. Et par la suite, on va avoir des églises avec des frontons marqués Amazon, ou Google, afin de montrer que les nouvelles religions sont de grosses entreprises qui nous épient. Bref, il y a plusieurs œuvres qui sont malines et font réfléchir. Rien n’est vraiment laissé au hasard et ces œuvres pourraient bien voir le jour. Le seul bémol provient des expéditions, qui ont un aspect un peu onirique, avec ces personnages qui font du parkour et ça ne colle pas avec le reste.

Au final, Aïda est un bande-dessinée qui est vraiment à part de tout ce que l’on peut lire en ce moment. Vendu comme un Fight Club au féminin, on n’est pas du tout sur cette démarche où ici, il s’agit de sortir de son cocon grâce à l’art et aux actions que cela permet de mener, et aux consciences d’ouvrir. Sergio Gerasi raconte alors comment l’art dépasse l’argent, les catégories sociales et peut permettre de se construire en essayant d’ouvrir les yeux à un plus grand nombre. Intelligent dans son fond, parfois un peu compliqué à comprendre, et détenant des passages aériens un poil trop en dehors du cadre, Aïda n’en demeure pas moins une bande-dessinée étonnante et qui pousse à la réflexion.

Note : 14/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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