septembre 27, 2022

Tokyo Sonata

De : Kiyoshi Kurosawa

Avec Teruyuki Kagawa, Kyôko Koizumi, Yû Koyanagi, Kai Inowaki

Année : 2009

Pays : Japon

Genre : Drame

Résumé :

Tokyo Sonata dresse le portrait d’une famille japonaise ordinaire.
Le père, licencié sans préavis, le cache à sa famille.
Le fils ainé est de plus en plus absent.
Le plus jeune prend des leçons de piano en secret.
Et la mère, impuissante, ne peut que constater qu’une faille invisible est en train de détruire sa famille.

Avis :

Kiyoshi Kurosawa est un réalisateur japonais qui n’a pas les mains dans les poches. Touche-à-tout dans le domaine du septième art, il est aussi un stakhanoviste accompli qui arrive parfois à réaliser plusieurs films en une même année. Il commence sa carrière dans les années 80 avec quelques films d’horreur, puis touche au sublime avec Cure, un thriller policier sanglant qui lui permettra d’assoir une notoriété mondiale. Tokyo Sonata est un film assez particulier pour le réalisateur, puisque comme pour Jellyfish en 2003, il permet au cinéaste de surprendre tout le monde dans un genre inhabituel pour lui, le drame. En effet, ici il propose de suivre une famille banale dans Tokyo, qui petit à petit sombrer dans une sorte de déchéance sociale sans trop le vouloir. Lent et pourtant bourré de thèmes, Tokyo Sonata est l’un des meilleurs films de son réalisateur.

Dès le départ, nous sommes plongés au cœur d’une entreprise qui va licencier sans commune mesure un père de famille, dont la seule compétence est de gérer de l’administratif. Ne voulant pas dire la mauvaise nouvelle à sa femme qui est sans emploi, il décide de passer ses journées dehors, à trainer et à aller à la soupe populaire. Endroit où il rencontre d’autres hommes comme lui, licenciés, sans le sou, mais en costard cravate et mentant à leur famille pour ne pas perdre la face. Dès le début du film, le réalisateur nous met face à un Japon dont on n’a pas l’habitude d’entendre parler. On va voir que comme pour tout pays développé, il y a du chômage et des gens dans la rue, en galère. Un constat amer qui va être développé en filigrane avec les autres membres de la famille.

Mais avec le père, il y a déjà de nombreux thèmes qui vont être brassés tout au long du film. En premier lieu, on y retrouve un constat économique qui n’est pas au beau fixe, et la recherche d’un emploi n’est jamais facilitée. Pour preuve, les longues files d’attente devant Pôle Emploi, le seul recours à des métiers « dégradants » ou encore le cynisme de jeunes patrons d’entreprise, prêts à se moquer ouvertement des cinquantenaires en recherche de travail. Comme le dit le réalisateur lui-même, ce père de famille est le portrait du Japon. Un Japon peut reluisant, qui préfère mentir à ses proches, quitte à devenir pathétique. On retrouve cela dans diverses situations qui mèneront le père à voler et à dénigrer sa famille pour ne pas perdre son honneur. Un honneur qui va tuer à petit feu la singulière famille, qui manque d’amour.

Ce manque, on le voit clairement avec le portrait de la femme de la maison. Souvent seule, dénigrée par son mari qui ne fait plus cas d’elle, mais aussi par ses enfants qui la voient comme une bonniche, elle va trouver un peu de bonheur dans la réussite de son permis, mais surtout dans une escapade farfelue en fin de film, où elle espère trouver un peu de bonheur. Un bonheur qui ne viendra pas, la femme se perdant dans des illusions qu’elle semble seule à voir. Sa trajectoire est très touchante et on sent qu’elle est le pilier de cette famille, celle qui réunit tout ce beau monde, et personne ne fait attention à elle. Fort heureusement, la fin apporte un vent d’optimisme autour d’elle et de cette famille, qui se retrouve presque autour du plus jeune fils.

Si le portrait des deux parents est un reflet de la société nippone, à savoir les galères du chômage, la place de la femme dans la société, mais aussi l’autorité paternaliste, chez les enfants, ce ne sera pas tout à fait la même chose. Certes, le grand frère décide de s’engager dans l’armée américaine car il ne trouve pas son bonheur dans son pays, montrant ainsi le chômage des jeunes et le mépris des gouvernants pour ces derniers, mais c’est avec Kenji, le plus petit, que le film trouve une résonance dans son titre et dans les lueurs d’espoir. Et cela même si son parcours est aussi chaotique que le reste de la famille. Il faut dire que le jeune garçon se porte comme un regard sur le monde adulte, qu’il trouve injuste et liberticide. Un regard aussi tendre avec ses camarades, qui sont aussi la proie d’adultes punitifs.

Avec ce jeune garçon, on va aussi voir qu’il est un peu le souffre-douleur de la famille, celui qui prend les coups, et qui en reprend s’il ose en rendre. On voit cela avec son professeur, qui le punit et l’humilie en classe alors qu’il n’a quasiment rien fait. On va aussi voir cela avec son père qui découvre qu’il prend des cours de piano en secret. Kenji s’en prend plein la tronche, mais il sera la lueur d’espoir de la famille, notamment sur la fin, lorsqu’il fait son audition et émeut tout le monde aux larmes. Une conclusion simple, silencieuse, respectueuse d’un prodige qui va pouvoir recoller les morceaux avec ses parents. Kiyoshi Kurosawa livre une mise en scène sobre et belle, qui rend hommage justement à cet optimisme et à ce morceau de Debussy.

Au final, Tokyo Sonata est un formidable film, une chronique sociale à la fois dure et touchante, qui prend pour modèle une famille japonaise lambda représentant le pays tout entier. Entre des errements poétiques, des moments burlesques et quelques fois choquants, Kiyoshi Kurosawa livre un drame à fleur de peau, d’une simplicité rare, mais d’une limpidité impressionnante. Un petit chef-d’œuvre, et peut-être le meilleur film de son auteur.

Note : 19/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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