juin 25, 2024

Poetry

Titre Original : Shi

De : Lee Chang-Dong

Avec Yoon Jung-Hee, Kim Hira, Ahn Naesang, David Lee

Année : 2010

Pays : Corée du Sud

Genre : Drame

Résumé :

Dans une petite ville de la province du Gyeonggi traversée par le fleuve Han, Mija vit avec son petit-fils, qui est collégien. C’est une femme excentrique, pleine de curiosité, qui aime soigner son apparence, arborant des chapeaux à motifs floraux et des tenues aux couleurs vives. Le hasard l’amène à suivre des cours de poésie à la maison de la culture de son quartier et, pour la première fois dans sa vie, à écrire un poème.
Elle cherche la beauté dans son environnement habituel auquel elle n’a pas prêté une attention particulière jusque-là. Elle a l’impression de découvrir pour la première fois les choses qu’elle a toujours vues, et cela la stimule. Cependant, survient un événement inattendu qui lui fait réaliser que la vie n’est pas aussi belle qu’elle le pensait.

Avis :

Quand on évoque le cinéma coréen, on pense immédiatement à Bong Joon-Ho ou Park Chan-Wook, tant leurs films ont rencontré des succès critiques et publics impressionnants. Pour autant, réduire le cinéma coréen à ces deux excellents metteurs en scène serait une erreur, tant il y a d’autres réalisateurs talentueux dans le pays du matin calme. Prenons par exemple Lee Chang-Dong. Commençant sa carrière dans l’écriture de romans, il va bifurquer vers le cinéma dans les années 90. Il balance son premier film en 1996, Poisson Vert, et il va surtout se faire connaître pour sa deuxième œuvre, Peppermint Candy. Utilisant souvent des figures de personnages martyrisés par leur environnement, Lee Chang-Dong acquiert petit à petit un statut international, jusqu’à Poetry, qui repartira avec le prix du scénario à Cannes en 2010. Changeant sa manière d’aborder son personnage, le réalisateur offre un film ambitieux, poétique et pourtant sombre.

Grand-mère courage

Ici, on nous propose de suivre Mija, une grand-mère qui garde son petit-fils, sa fille étant partie vivre à Séoul pour le travail. Mija est une rêveuse et aime observer le monde autour d’elle avec une certaine curiosité. Par hasard, elle tombe sur des cours de poésie, renforçant son regard sur son environnement. Mais son univers bascule lorsqu’elle apprend le suicide d’une jeune fille, et que cette dernière s’est faite violer par cinq adolescents, dont son petit-fils. Afin d’étouffer l’affaire, les pères de famille veulent payer la mère éplorée avec 5 millions chacun, somme que n’a pas Mija. Prisonnière entre son envie de justice, son amour pour son petit-fils et sa maladie d’Alzheimer, elle va devoir trouver des solutions.

Avec un tel pitch, il semble évident que le film ne va pas être une partie de plaisir. Pour autant, la première chose qui frappe quand on regarde Poetry, c’est sa luminosité. Le film se déroule en plein été, et le soleil est omniprésent. Lee Chang-Dong, malgré un fond dépressif et dur, filme les errances de cette grand-mère dans une petit ville où tout le monde se connait avec luminosité et presque joie. Il faut dire que Mija est une personne candide, un peu naïve, et qui va trouver dans la poésie une évasion salvatrice. Souffrant d’Alzheimer, elle va s’efforcer de voir le monde avec un regard perçant, pour retrouver la beauté dans la simplicité des choses. Ainsi, une simple pomme va devenir un objet à décrire, tout comme le soleil qui passe à travers les feuilles d’un grand tilleul.

Martyre

La mise en scène, simple et claire, démontre une ambivalence certaine avec le fond du problème et cette histoire de viol et de suicide. La nouvelle arrive comme un cheveu sur la soupe, de façon abrupte, et on sera tout aussi bouleversé que la grand-mère. Comment un ado lambda peut-il commettre un tel acte ? Et comment des pères peuvent-ils tout pardonner à leurs fils ? C’est un peu la question qui se joue ici. Le réalisateur n’épargne personne dans ce film, qui va peu à peu sombrer dans une noirceur étrange, où les gens sont tout sourire, mais cachent des personnages carnassiers et égoïstes. Car oui, malgré ses problèmes financiers, Mija va devoir payer, et subir les désastres d’un acte dont elle n’est pas à l’origine. Le film permet aussi de jeter un regard particulier sur des mœurs qui ne sont pas les mêmes que les nôtres.

Bien évidemment, tout le film repose sur les frêles épaules de cette pauvre femme qui subit sans arrêt. Si le démarrage la montre comme une personne heureuse et fière, elle va vite se rendre compte de la difficulté de la vie et des coups que l’on peut prendre en rafale. Cela commence par l’annonce de sa maladie. Puis son petit-fils qui devient ingérable, pour ensuite découvrir ce qu’il a fait. Elle va alors se faire « harceler » par les pères des autres enfants, ou encore se faire abuser par un riche homme handicapé dont elle s’occupe pour arrondir ses fins de mois. Poetry est finalement un film sombre, un drame puissant qui n’épargne jamais son personnage principal, démontrant tout le mal de l’être humain. Alors certes, elle n’est point abusée physiquement, elle ne se prend pas de coups, mais c’est encore plus pervers.

Toxicité masculine

En jouant de cette ambivalence, le réalisateur offre un film puissant et qui laisse sur le cul. Afin d’adoucir tout cela, il octroie à son film une petite partie poétique, qui va servir d’exutoire à Mija. Manque de bol, même dans son club, certains hommes sont le symbole du mal. A l’image de cet ancien flic qui fait des poèmes grivois et fait plus du stand-up que de la poésie, et présente ses excuses à Mija en la forçant à boire. Poetry dénonce alors les mâles toxiques, puisqu’à bien y regarder, seuls les hommes sont responsables que tous les troubles de l’héroïne, de son petit-fils à ces pères envahissants et menaçants. Le final devient alors bouleversant, Mija étant la seule à avoir réussi à écrire un poème, permettant dès lors une fin ouverte, qui arrache quelques larmes.

Au final, Poetry est un excellent film. Un drame parfaitement mené qui joue sur de nombreuses dichotomies. On peut évoquer la mise en scène lumineuse et son personnage principal souriant tandis qu’il lui arrive les pires choses. On peut aussi parler de cette jeunesse perdue, sans repères, surprotégée par la famille pour éviter les esclandres et les scandales. Lee Chang-Dong livre un grand film sublime, portée par une Yoon Jung-Hee magistrale du début à la fin et qui jouera avec nos émotions les plus profondes.

Note : 17/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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