août 10, 2022

Un Autre Monde

De : Stéphane Brizé

Avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon, Marie Drucker

Année : 2022

Pays : France

Genre : Drame

Résumé :

Un cadre d’entreprise, sa femme, sa famille, au moment où les choix professionnels de l’un font basculer la vie de tous. Philippe Lemesle et sa femme se séparent, un amour abimé par la pression du travail. Cadre performant dans un groupe industriel, Philippe ne sait plus répondre aux injonctions incohérentes de sa direction. On le voulait hier dirigeant, on le veut aujourd’hui exécutant. Il est à l’instant où il lui faut décider du sens de sa vie.

Avis :

Stéphane Brizé et Vincent Lindon, on peut dire que ça commence à être un vieux couple de cinéma. Leur collaboration commence en 2009 avec « Mademoiselle Chambon« , et depuis, ils ne se sont quasiment plus quittés. « Quelques heures de Printemps« , « La loi du marché » et surtout « En guerre« , qui est un film coup de poing, qui quatre années après sa sortie, me laisse un souvenir tenace. Avec Vincent Lindon, Stéphane Brizé a commencé en 2015 ce qu’on peut appeler sa trilogie du travail. Une trilogie qu’il conclut ici avec « Un autre monde« .

Après avoir tourné son regard sur les chômeurs et la « réinsertion » avec « La loi du marché« . Après avoir tourné son regard sur la fermeture d’une société et la bataille salariés/directions qui s’en est suivie avec « En guerre« , Stéphane Brizé change d’angle, pour cette fois-ci s’intéresser à une caste de personnes plus haut placés dans l’entreprise, les directeurs de sites. Pour ce troisième et dernier chapitre de la trilogie du travail, le cinéaste français va alors observer à la loupe ces hommes et femmes de l’entre-deux qui se retrouvent à devoir appliquer des décisions venues de plus haut. Fort, passionnant, surtout quand il s’emploie à peindre l’entreprise, le nouveau film de Stéphane Brizé nous entraîne dans une sacrée descente en enfer, et si on pourrait lui reprocher d’en faire trop, avec des sous-intrigues qui alourdissent l’intrigue, sur son ensemble cet « … autre monde« , sans atteindre la puissance de « En guerre« , est un très bon cru.

Philippe se sépare de sa femme, parce que le couple bat de l’aile depuis un bon moment et surtout parce que le travail de Philippe interfère bien trop dans sa vie de famille. C’est bien simple, Philippe n’est plus là. Directeur d’un des sites français d’un groupe américain, Philippe doit faire face à toutes les décisions venues de plus haut et de plus loin. Alors qu’un plan social a déjà été fait il y a deux ans et demi de cela, pour rester encore plus compétitif, Philippe, comme tous les directeurs des autres sites, se voit demander de réduire les effectifs, or, le site, comme tous les autres, approche de la ligne rouge, et il ne peut pas supprimer autant de postes qu’on lui demande. Et derrière ça, derrière cette décision, Philippe ne comprend plus ce qu’on lui demande et il a bien du mal à voir les objectifs de l’entreprise, pour laquelle il s’est dévoué.

« Un autre monde« , c’est une plongée réaliste et radicale dans le monde de l’entreprise, mais alors que jusqu’à maintenant, Stéphane Brizé s’était intéressé aux « petits gens », aux ouvriers et autres petits employés, le metteur en scène a décidé ici de poser son regard sur des dirigeants, histoire de voir que plus haut, là aussi, ce n’est pas aussi facile qu’on le pense. Et ce nouvel angle fait du bien au cinéma de Stéphane Brizé, car il offre une nouvelle approche de l’entreprise, et évite à son cinéma de se répéter.

Cinéma social et cinéma engagé, « Un autre monde« , comme je le disais, est un film qui est terriblement intéressant, car Stéphane Brizé et Oliver Gorce, son co-scénariste, font une belle et grande plongée dans le monde l’entreprise. Une plongée détaillée, précise, qui respire le travail en amont. Ici, il est question de conviction, d’une perte de sens et de cohérence, par rapport à ce qui est demandé, et ce qui est possible. « Un autre monde« , détaille de manière froide un système dans lequel l’humain s’efface au nom du profit et finalement, des cadres hauts placés deviennent les exécutants des décisionnaires plus hauts placés encore, et c’est d’autant plus frappant avec les ressorts scénaristiques que le film nous réserve. Mais rien n’y fera, et finalement, ces décisions prises plus haut résonnent comme une machine de guerre, que rien n’arrête, pas même le bon sens.

Si de ce côté-là du film, « Un autre monde » est quasi-parfait, le film de Brizé s’alourdit avec des sous-intrigues qui, si pour l’une ça reste cohérent, n’étaient pas forcément nécessaires, tant le film et l’angle de l’entreprise sont assez riches comme ça. Un peu comme pour « La loi du marché« , « Un autre monde » a tendance à en faire trop et tombe presque dans une caricature de scénario, avec des ficelles poussives dans le cadre familial. Le personnage du fils par exemple, très bien tenu par Anthony Bajon, pousserait presque le film dans le misérabilisme, et c’est dommage, car l’intrigue est riche et elle n’avait pas besoin de ça en plus.

Avec ce film, on parle aussi de trilogie, parce que comme pour « La loi du marché  » et « En guerre« , Stéphane Brizé utilise la même patte réaliste dans sa mise en scène. S’il y a un peu plus de cinéma dans celui-ci, l’ensemble reste très proche de la réalité, au point qu’il pourrait facilement être comparé à un docu-fiction. Ce qu’il y a aussi de très bon avec « Un autre monde« , c’est ce sentiment d’étau qui se resserre sur son personnage, qui a beau se démener pour trouver des solutions, mais il n’y a rien à faire. Après, comme pour son scénario, dès que le film sort du cadre de l’entreprise, des réunions, des rapports de force, et des « manipulations », le film se fait moins intéressant et on peut y trouver des longueurs (la scène de la visite de la maison s’éternise pour pas grand-chose, puisque tout est déjà dit et compris).

Enfin, comme toujours, Vincent Lindon est parfait et ce rôle de directeur d’un site d’une multinationale qui perd pied petit à petit, lui va à merveille. D’ailleurs, il n’y a pas que lui qui est excellent, Stéphane Brizé ayant réussi à capturer un réalisme, voire une vérité dans chacun de ses personnages, de Sandrine Kiberlain à Anthony Bajon, en passant par un premier rôle au cinéma pour la journaliste Marie Drucker ou encore de petits rôles pour Guillaume Draux, ou Christophe Rossignon.

Cette plongée dans « l’enfer » d’une entreprise est donc un bon film, qui malgré ses défauts et ses côtés poussifs, est très intéressant, pour ne pas dire passionnant. Stéphane Brizé conclut très bien sa trilogie avec un film prenant, où l’humain s’efface au nom du profit.

Note : 14,5/20

Par Cinéted

Une réflexion sur « Un Autre Monde »

  1. Vu hier soir,

    Très bon film, Lindon au sommet. Et évidemment, un réalisme dans les échanges proches d’un docu. La réalité est malheureusement tellement proche de cette fiction, et pose des questions sur le sens profond de nos vies.

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