décembre 1, 2021

Silence

Titre Original : Chinmoku

De : Masahiro Shinoda

Avec David Lampson, Don Kenny, Tetsuro Tamba, Mako

Année : 1971

Pays : Japon

Genre : Drame, Historique

Résumé :

Au XVIIème siècle, deux prêtres portugais débarquent sur les côtes japonaises. Leur but est d’infiltrer la communauté chrétienne contrainte à la clandestinité par les autorités féodales, et de réimplanter l’Eglise dans ce pays insulaire isolé. Bientôt persécutés à leur tour, les prêtres vont découvrir la terrible vérité cachée derrière la disparition d’un autre missionnaire des années auparavant…

Avis :

Au fil de ses ouvrages, l’œuvre de Shūsaku Endō a ceci de particulier qu’elle touche autant à des questions existentialistes qu’à des confrontations culturelles âpres. Il est également l’un des rares écrivains japonais dont l’intégralité de ses livres a bénéficié d’au moins une publication française ; qu’il s’agisse de nouvelles ou de romans. Comme l’universalité de ses préceptes, cela permet d’apprécier l’envergure internationale de l’auteur et pas uniquement pour la littérature du XXe siècle. Très tôt, ses histoires ont interpellé les cinéastes. On songe, entre autres, à Pavane pour un homme épuisé de l’illustre Masaki Kobayashi, adaptation de La Jeunesse du Japon.

Mais c’est sans aucun doute avec Silence qu’il révèle toute la puissance émotionnelle de son style. L’écrivain se sert de ses propres convictions pour dépeindre les persécutions chrétiennes du XVIIe siècle au Japon. La première version sur grand écran incombe alors à Masahiro Shinoda, déjà responsable de métrages notables, dont Double suicide à Amijima et Fleur pâle. Si le cinéaste est davantage coutumier des productions contemporaines, ses reconstitutions historiques sont d’une facture tout à fait exceptionnelle. Preuve en est avec cette adaptation éponyme qui magnifie les paysages nippons, parfait contraste avec la misère des villageois et l’indigence intellectuelle des autorités.

La première approche avec Silence est tout d’abord visuelle. Il se dégage une magnificence indéniable à la contemplation des panoramas naturels. Les déambulations et les errements sur le rivage ne sont pas sans rappeler les estampes de Katsushika Hokusai. D’ailleurs, est-ce un hasard si l’on retrouve La Grande Vague de Kanagawa sur les éditions DVD/Blu-ray de Carlotta ? Le travail graphique tient autant à cette description révérencieuse de l’environnement local qu’à cette photographie qui magnifie les jeux de clair-obscur lorsqu’on s’insinue dans les geôles de détention. Lumière et ténèbres cohabitent pour signifier les tourments spirituels de chaque intervenant.

Et c’est toute cette complexité sous-jacente qui vient enrichir un discours déjà particulièrement dense. S’il est assez aisé d’appréhender le sujet des persécutions religieuses, il est plus délicat de le faire avec le recul nécessaire, sans élan passionné et subjectif qui échoit à un tel exercice. Là où on pourrait s’attendre à un traitement manichéen, on découvre plusieurs nuances et presque autant de niveaux de lecture dans les propos avancés. En l’occurrence, il ne s’agit pas de dépeindre l’obscurantisme religieux, mais d’évoquer l’esprit communautariste qui use des traditions comme prétexte aux exactions et tortures menées. Une sorte de repli sur soi qui refuse la différence plus que le changement.

Pour en revenir aux tortures, elles sont aussi bien d’ordre physique que psychologique. On songe à la méthode du fumi-e qui vise à s’apostasier en piétinant une image chrétienne. Avancé comme une simple « formalité » par les autorités du shogunat, le symbole revêt un caractère beaucoup plus subtil pour les chrétiens. En effet, cela signifie la renonciation de leur foi et, quelque part, de ce qui les définit dans leur individualité. Plus explicite, la pratique du tsurushi (une pendaison inversée) suggère des souffrances prégnantes. Autre image forte du film : les crucifixions sur le rivage où la marée se charge de noyer les martyrs. Si elle figure uniquement à l’écran par des fumées lointaines, les immolations des victimes sont évoquées.

Il s’en dégage une atmosphère crépusculaire, accentuée par une tonalité nihiliste au possible. Le titre ne renvoie-t-il pas au mutisme de ce dieu que l’on prie, en vain ? À moins qu’il ne s’agisse de faire taire ses convictions, sa ferveur ou même l’indifférence généralisée à la succession des injustices ? On distingue également des dilemmes moraux qui impliquent de rejeter ses valeurs pour les mettre en pratique. Un véritable paradoxe qui implique de laisser souffrir ses semblables au nom d’une divinité ou de renier cette dernière pour respecter ses propres préceptes. Comme pour son pendant littéraire, on y retrouve aussi la question de l’intégration sociale et du syncrétisme religieux avec le shintoïsme, le bouddhisme et le taoïsme.

Au final, Silence n’a pas usurpé son statut de classique de la culture nipponne. Le discours se montre sentencieux sans pour autant se contenter d’une dénonciation dualiste. La confrontation occidentale et extrême-orientale demeure particulièrement acerbe, jusqu’à la barrière des langues où l’on alterne souvent entre japonais et anglais au gré d’échanges subtils. Masahiro Shinoda signe là un film essentiel, sensible et d’une rare justesse, évitant les emportées passionnées pour se focaliser sur le pragmatisme du témoin qui évoque et dépeint un contexte tourmenté. Ce dernier n’est pourtant guère endémique d’un point de vue temporel ou géographique. Tout comme le roman, il parvient à retranscrire l’universalité de la ferveur des chrétiens persécutés et des comportements violents inhérents à la nature humaine. Une œuvre sombre et belle qui aime autant susciter l’espoir que l’anéantir.

Note : 18/20

Par Dante

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