décembre 4, 2021

La Lune Seule le Sait – Johan Heliot

Auteur : Johan Heliot

Editeur : Gallimard

Genre : Steampunk

Résumé :

Dès les premières lignes de La lune seule le sait, on est ébloui par tant d’imagination, de sens du récit, de capacité à passionner le lecteur. Mêlant grandes figures historiques (Jules Verne et Napoléon III) et pittoresques commis aux basses œuvres (le Préfet de police Andrieux et l’inspecteur Jaume), le récit s’apparente à la veine « steampunk » (recréation d’un XIXe siècle alternatif). Mais là où l’exercice semble souvent artificiel, Heliot se tient au pur plaisir du conteur allié à la relecture critique d’une époque et d’une société. Dans ce roman aux accents historiques, Napoléon III a battu les Prussiens, puis, en 1889, les extraterrestres ishkiss ont débarqué à Paris, assurant la domination de l’Empire. Mais les opposants envoient Jules Verne en mission secrète sur la Lune, afin d’y retrouver Louise Michel, déportée depuis la Commune de 1871, et d’entrer en contact avec les Ishkiss…

Avis :

Il est de ces œuvres qui, au fil des années, ont eu un tel impact sur un genre que sa réputation le précède. Considéré comme l’un des premiers romans steampunk à la française, La lune seule le sait marque le point de départ d’une odyssée temporelle et spatiale improbable, pour ne pas dire farfelue. Imaginez Jules Verne envoyé sur la Lune pour faire alliance avec une race extraterrestre, les Ishkiss. Le but ? Renverser l’empire et le gouvernement dictatorial de Napoléon Bonaparte. On tient les bases de ce qui compose le premier tome de la trilogie de la Lune. À savoir de l’humour, de l’aventure rocambolesque, des personnages singuliers et une plume aussi subtile qu’aiguisée.

A priori, l’on pourrait s’étonner du pitch initial qui met sur le devant de la scène l’un des plus grands écrivains français ayant jamais existé. Bien que l’auteur ait démontré un soin tout particulier à sa caractérisation, cette figure historique plongée dans une fiction s’arroge quelques libertés, à tout le moins quelques pans évasifs découlant de ses réactions. Il n’en demeure pas moins que le personnage reste crédible et charismatique. L’enchaînement des péripéties et la situation principale dans laquelle se trouve Jules Verne permettent au lecteur de goûter une savoureuse ironie pour le créateur d’Autour de la Lune. Constat appuyé par l’un des initiateurs du courant steampunk.

Ici, la Lune s’impose comme une colonie avancée, sorte de parallèle macabre avec les Antilles paradisiaques où les prisonniers étaient envoyés au bagne. L’analogie va jusqu’à dépeindre l’enfer des travaux forcés en opposition à l’exploration presque idyllique de la station. À cela, s’ajoute le contact avec une civilisation extraterrestre aux apparences pacifiques ; un rien candide lorsqu’on progresse dans l’histoire. Certes, on laisse derrière soi le Paris de la fin du XIXe siècle, mais, étrangement, on le découvre autrement. Notamment par bribes, en lieu et place de flashbacks ou d’explications sur la situation sociopolitique dans laquelle sont empêtrées la France et l’Europe.

Mais Johan Heliot ne se lance pas dans une digression laborieuse du monde alternatif qu’il a imaginé. Il le fait vivre à travers des péripéties qui se suivent et ne se ressemblent pas. Soutenue par un rythme enlevé, l’intrigue est à la fois immersive et entraînante. L’humour n’est pas omniprésent et pourtant il se veut aussi habile qu’opportun. Il ne dédramatise pas les situations graves (comme peuvent les rencontrer les bagnards), mais tend à s’incorporer de manière naturelle, presque salvatrice, entre les lignes directrices et les enjeux de première importance. Il en ressort un réel intérêt où la subtilité du ton n’altère en rien son côté décomplexé, presque irrévérencieux, au regard de certains tenants.

Toujours est-il que si l’ensemble est traité non sans légèreté, le fond, lui, permet de fureter dans les profondeurs abyssales de contrées extraterrestres. En cause, des messages sous-jacents aussi censés qu’essentiels pour servir l’histoire. D’aucuns y voient un brûlot politique à même de dénoncer les dérives d’un système autocratique, a fortiori lorsqu’on aborde l’empire érigé par Napoléon. Si les motivations et le prétexte du voyage sur la Lune s’orientent vers cette explication, l’analyse n’est pas forcément omniprésente au fil des pages. Elle se veut même plus complexe qu’escomptée tant les conséquences qui s’y rapportent sont bien moins manichéennes que prévu.

L’on pourrait également évoquer les Ishkiss, en grande partie responsable du ton steampunk de l’ensemble. Leur apport technologique tient surtout à une parfaite maîtrise de toutes les disciplines ayant trait à la biologie. Avec les moyens et l’ingéniosité des scientifiques de l’empire, il en ressort un amalgame entre le vivant et la machine proprement stupéfiant. Là encore, tout s’effectue avec fluidité et naturel. Que l’on se trouve à (vingt) mille lieues de la terre ou en plein cœur de la capitale française, l’intégration d’éléments purement fantasmés, parfois incongrus, fait illusion dans cet univers alternatif. Un véritable tour de force pour concilier véracité historique et fiction.

Derrière un titre pour le moins énigmatique, La Lune seule le sait ne démérite pas face aux poids lourds outre-Atlantique en matière de steampunk. Exploit d’autant plus admirable que Johan Heliot n’avait pas forcément en tête de s’initier dans le genre. À la croisée des influences, l’intrigue se veut un formidable hommage aux ouvrages de Jules Verne. Si l’on écarte quelques considérations référentielles, certaines très succinctes au fil des pages, ce premier opus de la trilogie de la Lune est plus qu’une réussite. De par un style maîtrisé, un humour subtil et une aventure bigarrée, l’auteur signe un classique de la littérature de l’imaginaire.

Note : 18/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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