Entretien avec Manu Payet

À l’affiche cette semaine du documentaire de Werner Boote, « L’illusion verte« , pour lequel le comédien et réalisateur Manu Payet prête sa voix, nous avons eu la chance de nous entretenir avec lui et Hugues Peysson, président de l’Atelier Distribution, société qui distribue le film. Une conversation simple et passionnante pour un film courageux.

Lavisqteam : Bonjour, comment es-tu arrivé sur le projet de doublage de « L’illusion verte » ? Et pourquoi as-tu accepté ce doublage ?

Manu Payet : Comment je suis arrivé ? Eh bien, c’est parce que les gens qui distribuent ce projet en France ont eu la gentillesse de m’appeler et de penser à moi.

Et pourquoi j’ai accepté ? Parce que je l’ai vu avant de dire oui évidemment. Parce que j’ai appris plein de choses, et notamment que les questions que je me pose, que je me posais et parfois encore aujourd’hui, avant de participer à ce documentaire, et bien les mecs qui l’ont faits se posaient les mêmes questions que moi.

Par exemple, quand j’avais un geste qui était sans importance pour notre planète, je me suis souvent demandé si moi là, le fait que je fasse juste ça, à ce moment-là, ce n’était pas un peu futile ou insignifiant. Est-ce que c’était bien la peine que je m’emmerde à aller descendre chercher le local, parce que la poubelle n’était évidemment pas au bon endroit et en râlant évidemment, parce que je vis à Paris. Est-ce que ça a servi à quelque chose que je fasse dix mètres de plus ? Est-ce que parfois, j’ai bien fait de ne pas succomber à la flemme que je peux avoir, d’aller chercher cette poubelle plus loin ? Autre exemple, le fait de réfléchir au tri, dans quoi ça va, où ça et pourquoi ça ou ça va ici ou là… Autre exemple encore, les emballages. Je ne me suis pas souvent trouvé dans le, « bas tiens, y a trois logos sur cette boite. Y a un dauphin qui rit, un singe qui fait peace, allez, je la prends et je retourne chez moi et je reste dans mon petit confort, genre, bas, c’est bon, j’ai pris un truc avec un singe qui se marre , j’ai œuvré pour la planète ».

Avec ce film, j’ai découvert le terme et la pratique de greenwashing. Tout ça fait que, non, je ne pouvais pas dire non. Même égoïstement, pour moi, je ne le savais pas encore, mais j’avais besoin de savoir tout ça.

Hugue Peysson : Nous, juste pour la raison pour laquelle on s’est intéressé à Manu au départ, on savait que c’était quelqu’un de très sympathique et de professionnel, alors, quitte à travailler, autant le faire avec des gens bien, pour faire avancer les choses, aller dans le bon sens. Comme le ton du documentaire n’est pas moralisateur, on avait envie d’expliquer qu’on est tous dans le même bain. On n’est pas devenu expert du jour au lendemain en huile de palme, en biodiversité, permaculture etc… Il fallait quelqu’un qui puisse apporter évidemment sa notoriété, mais aussi ce côté de dire qu’il faut prendre les choses avec philosophie. Y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas. On va apprendre. On va tous se poser les bonnes questions. Y a pas de solution miracle, et ça, c’est ce que nous a apporté Manu, aussi bien dans le texte que dans le doublage. Est-ce que ça ou ça est compréhensible, est-ce que ça, ça marche, est-ce que ça, ça fonctionne pour que les gens ne se retrouvent pas flingués une fois que le film est fini, genre « il ne reste plus qu’à se pendre, c’est mieux ». On a tous un peu les clefs.

L : Je voulais savoir si tu avais rencontré Werner Boote ou pas ?

MP : Non, pas du tout, pour des raisons d’avion. On n’allait pas prendre l’avion pour des raisons de cohérence de discours. Bon écoute, on s’est tous retrouvés à Bali, on s’est fait un super kiff avec toute l’équipe du film. (Rires).

L : Tu connaissais un peu le travail de Werner Boote ? T’as pu regarder « Plastique planète » ?

MP : Non, pas du tout, j’ai tout découvert avec ce film. On m’a souvent parlé de « Plastique planète« , mais je ne l’ai pas encore vu malheureusement.

Sur « L’illusion verte« , j’ai été assez impressionné et investi dans le doublage de ce documentaire. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment du doublage à proprement parlé, c’est de la voix off. Il y a eu un temps, lorsque j’ai découvert le film au premier visionnage, et ensuite au deuxième quand on a travaillé sur la voix. Là, il y a énormément d’informations que tu reçois de ce seul et unique docu. Ces informations doivent faire un voyage à l’intérieur de toi. C’est très riche, et je parle souvent de ça. Il y a des informations, que même là, j’ai laissées en moi, et qui feront un taf plus tard et c’est là que le docu est bon. Il y a des choses qui m’ont sauté aux yeux bien sûr, mais le message important autour de ce film, ce n’est pas que tu ressortes de là en étant un super « écoman », genre, c’est génial tout ce que je fais et les autres viennent chez toi pour t’embrasser. Non pas du tout. En revanche, le film s’inscrit en nous et il y a un travail qui se fait au fur et à mesure, et je me suis retrouvé à faire des choses chez moi, que je ne faisais pas avant. Rien qu’hier, quand je suis allé au supermarché en bas de chez moi, ma façon de consommer est différente. Le but n’est pas de devenir génial à tout prix et je ne pense pas qu’il faille le recevoir comme ça le film. En revanche, si chacun laisse le film travailler un peu en lui, je pense que le taf est plus intéressant à ce niveau-là.

Justement, de manière assez originale, je trouve que le film invite à l’action citoyenne, ce que l’on voit assez rarement dans les documentaires de cette trempe-là. D’habitude, on fait le constat de ce qui se passe, on propose deux trois mesurettes et au final, on reste au même point.

L : Ce film, il avance, je trouve, une solution, de par les personnes qu’il invite justement à venir parler, les tribus, qu’on voit à la fin, ou encore Noah Makovsky, le professeur, qui est en soi anarchiste et qui lui, remet à plat les choses en disant que le mode politique actuel empêche le développement durable. Il dit que le changement, il ne se fera pas sans heurt. J’aurais juste voulu connaître ton opinion par rapport à cette vision justement de changer, qui ne se fera pas sans heurt. C’est quelque chose qui t’a parlé quand tu as vu le film ou pas ?

MP : Oui, c’est quelque chose qui m’a parlé dans le sens où moi, j’ai aimé qu’il y ait une personne dont le discours est plutôt radical contre une personne qui jouait au naïf, et qui donc me ressemblait un peu plus. Et je ré-insiste là-dessus, c’est la liberté avec laquelle on doit recevoir ce message et ce film. Je ne veux pas qu’on m’oblige à me mettre en colère. Ça ne m’intéresse pas, parce que la colère, elle retombe. En revanche, ce que le film m’a fait à moi, c’est resté. Alors effectivement, là, dans ce que tu viens de dire, il y a deux ou trois clefs, mais pourquoi c’est resté en fait ? Bah parce que justement, on ne m’a pas forcé la main, juste on m’a montré et après effectivement, il a été question d’action citoyenne. Je n’ai pas envie d’être pris pour un con ou pour un… C’est marrant puisque depuis ce matin, je dis pour un con, et puis après, je parle de « consommateur », c’est vrai, je l’ai pas fait exprès. Juste je veux savoir ce que je consomme. C’est même pas tant pour moi, parce que moi, je peux y aller, moi, je suis un fêtard. Moi, j’aime les bonnes bouffes, moi, j’aime les grandes tables, j’adore être français dans ma gastronomie, c’est bien simple, je ne parle que de bouffe, c’est mon deuxième métier, alors là, je vais te dire, on va avoir un problème… En revanche, maintenant… Hier, j’ai dit à ma femme qu’est-ce que tu veux manger, parce que je cuisine. Je suis descendu, j’achète les deux trois trucs qui me manquaient et aujourd’hui, il y a bien souvent deux articles que, alors que je suis presque arrivé à la caisse, je repose. Ça, ça ne m’arrivait jamais avant, que je repose certaines choses, en me disant, c’est bon, je n’en ai pas besoin au final. Aujourd’hui, je sais ce que j’achète, je réfléchis à ce que j’achète. J’ai plus cette espèce de truc, qui depuis que mes parents font les courses, fait qu’on prend, qu’on met dans le caddie, comme ça, sans trop regarder. Ce n’est pas une question d’argent, je parle juste de mettre « sans regarder, sans se poser de question ». Aujourd’hui, je sais, et c’est ça que ça a fait plutôt chez moi, ce greenwashing. Ça me fait plus agir de manière citoyenne, et de plus en plus, même parfois de manière inconsciente et c’est là que le travail est super. C’est là qu’il a fait un bon taf sur moi ce docu. Parce que c’est souvent inconscient, et parfois, je réalise après et je me dis, c’est super ce que je viens de faire. Oui, je me suis déjà dit et auto congratulé par la même occasion, puisqu’il n’y avait personne pour constater mon geste, « – qu’est-ce que tu viens de faire Manu, c’est vraiment génial mon gars, dommage qu’il n’y ait pas une fanfare »… (rires).

Mais voilà, les petits actes du quotidien qui sont devenus inconscients, ils en sont pas moins pratiques. Avant il y avait une flemme, la bonne « flémasse » dont je parle au début. Il y avait ce truc-là, genre, je le fous là-dedans et voilà. Ou je prends ça, je bois ça et aller, c’est qu’une cuillère, et j’en ai bouffé deux… Avant, c’était sans réfléchir, aujourd’hui mieux, et parfois même, c’est plu… En tout cas, pour ce qui est de la pâte à tartiner.

HP : Il y a un mot qu’on aime bien, c’est de dire qu’on devient « consommacteur ». C’est aussi se dire, on est dans une société qui serait un peu comme un GPS. On nous donne un chemin, on dit qu’on doit le prendre et quand on n’a plus de GPS, on ne sait plus y aller. Et c’est ça, la problématique, c’est de faire en sorte que si vous ne vous renseignez pas, que vous ne faites pas un minimum de réflexion, vous allez tout de suite prendre le dauphin, les abeilles, le truc, etc… C’est joli certes, mais on ne sait pas pourquoi, alors que si vous vous posez des questions la donne peut changer. Après, il y a un truc qui m’a marqué aussi, c’est de dire qu’il y a des produits qui ne devraient pas être en vente. Parce qu’on ne peut pas être expert. Le meilleur exemple, c’est le café… Y a du café d’enflure et on ne devrait pas avoir le choix entre le bon café et le café d’enflure. On ne peut pas avoir de bons rayons et de mauvais rayons.

L : En acceptant ce film, je me demandais, est-ce que tu espérais qu’il change quelque chose sur toi ? Qu’est-ce que tu attendais que le film produise chez toi, avant et après le visionnage ?

MP : Ce que j’en attendais… En fait, j’ai réalisé que ça ne pouvait pas être miraculeux. J’ai réalisé que ça ne se ferait pas en deux secondes chez moi, comme ça, parce que j’ai mes putains d’habitudes et j’ai ma journée… Et moi encore, j’ai les moyens d’avoir le temps de penser à ça, de me soucier de ça, parce que j’écris à la maison. J’écris sur mon ordi. Si je descends deux secondes, j’ai le temps de me dire, « alors attends, je vais réfléchir à ce truc de café ». C’est un temps, ça prend du temps. Y a des gars qui n’ont pas le temps de prendre ce moment et j’ai réalisé ça. Imagine, c’est-à-dire que je suis au début du début du truc. J’ai réalisé ça. Je vois des mecs arriver en fin de journée, ils doivent libérer une nounou, passer à la crèche. Ils sont tout le temps dans le speed. Ils doivent faire manger les petits. Les mecs arrivent à la caisse en trombe et en nage. Et moi, je suis là, derrière, en détente et je suis Manu Payet et tout va bien… (rires). Ce film-là existe aussi pour ça. On n’est pas en train d’arranger ou d’opposer ceux qui ont du temps. Non, c’est une espèce de conscience commune qu’il faut qu’on ait.

HP : Après, les industriels n’ont pas tous des agendas cachés avec les produits les plus pourris possibles pour que les gens consomment. Par contre, s’il y a un moment où les gens ne consomment plus parce qu’ils ont vu que ça ou ça était mauvais, ça peut le faire.

MP : C’est là qu’on peut modifier les choses, parce qu’on fait partie de la chaîne. Si l’on ne consomme plus, ils ne vendent plus, du coup, ils se font moins d’oseille. C’est à nous de savoir. C’est à nous d’être malin, et moi, je l’ai découvert il n’y a pas longtemps, qu’il fallait que je sois malin. Moi, je ne suis pas formé à être malin, j’ai un niveau DEUG. Je n’ai même pas le DEUG, t’imagines, ça existe même plus. Moi, je ne suis pas là pour être malin, moi, je suis là au départ pour pouvoir acheter du café pour ceux qui habitent chez moi. Maintenant, il faut que je sois malin, il faut que je ruse, pour ça, bah je me donne le temps et j’essaie.

HP : C’est vrai que les messages qu’on nous envoie ne sont souvent pas bons ou adaptés. C’est pareil, regardez McDo, si vous regardez « Super Size me » et que vous y retournez, ça a beaucoup changé. Aujourd’hui, tout est en bois, c’est vert, on voit que les mecs se sont dit ok, maintenant, on va arrêter les comptoirs en plastique…

L : C’est vrai, ils ont bien fait le truc chez McDo. Pour moi McDo, c’est rouge et jaune et y a pas longtemps, je me suis rendu compte que ça ne l’était plus, aujourd’hui, ils sont verts et jaunes et je ne sais pas quand ça s’est produit.

HP : Depuis « Super Size me« . Alors après, il y a les effets. Y a des communiqués pour dire que la bouffe est achetée à tel endroit. Pareil, personne ne peut aller en Indonésie pour aller voir l’huile de palme et les gars du film, ils y vont et quand on est sur place, il y a le réalisateur qui n’est quand même pas né de la dernière pluie, constate que le décor est un film de science-fiction, il y a plus rien. Il n’y a plus de vie. C’est inquiétant.

MP : Ouais, c’est flippant.

L : Enfin, tu as animé, il n’y a pas longtemps, le Montreux festival et le thème, c’était l’écologie. Ma question est simple, je voulais savoir si tu considérais que tu avais une responsabilité sur la question écologique.

MP : Non, mais ça tombait bien. Ils m’ont proposé d’animer le gala de clôture, et il fallait un thème. On a eu des idées de thème, qu’est-ce que tu penses de ça, ça, ça, ça… Et moi, je suis allé à ce qui me touchait le plus au moment où l’on m’a posé cette question et c’était ça. Alors il a fallu qu’on adapte, je devais jouer des morceaux de mon spectacle, mais mon spectacle, il n’évoque pas vraiment ça, du coup, jusqu’au matin même, on a gratté des textes exprès. L’on s’est dit tient, moi, je vais faire un peu le prof entre guillemets, le mec qui ramène toujours ça sur le tapis. On fera les élèves qui viennent déconner pendant le cours du mec, qui viennent faire des sketches. On s’est dit, tient, là, c’est une bonne façon de faire passer un truc. On a fait monter une personne et on lui a dit de trier, qu’est-ce que tu mettrais dans quoi… On a essayé de rendre le truc ludique et rigolo à la fois.

Encore une fois, ce n’était pas pour que les mecs qui éteignent leurs télés après le show se disent « ok, chérie, j’ai tout compris, voilà ce qu’on va faire ». Non, on voulait que ça existe, et que ce soit là. C’est-à-dire que s’il y avait un docu sur une chaîne, puis tu zappes, et il y a je ne sais pas quoi, et que tu arrives et là, il y a le gala et que le thème du gala, c’est aussi le thème du docu, et bien que ce soit là, que ce soit présent. C’est la seule chose où, là, moi qui aie parfois un micro devant moi, j’essaie de contribuer comme je le peux, à une cause et en tout cas, celle-là, qui me tient à cœur.

L : Merci beaucoup Manu Payet.

MP : Merci à vous.

Propos Recueillis par Cinéted

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