
Auteurs : Philippe Tome et Gérard Goffaux
Editeur : Kennes
Genre : Thriller
Résumé :
U.S.A, East Harlem, New York. Novembre 2005. Malcom «Malek» Brown est noir, pauvre et musulman. Sorti de prison, il survit dans une Amérique hostile aux musulmans après avoir été hostile aux «nègres».
Alexander Birke a connu la Shoah, il est vieux et passionné d’échecs. Ces deux hommes que tout sépare vont pourtant se rencontrer dans une chapelle de Harlem, où le premier est technicien de surface et le second amateur de Gospel.
Avis :
Certains scénaristes de bandes-dessinées sont immensément connus, alors même qu’en règle générale, ce sont plutôt les dessinateurs qui sont mis en avant. Dans ce registre, on peut y mettre Eric Corbeyran, Christophe Arleston ou encore Jean Dufaux. Philippe Tome commence sa carrière dans les années 80 et ses séries les plus connues sont Le Petit Spirou et Soda. Bien sûr, il va fournir d’autres séries un peu plus intimes, mais son accident tragique en 2019 va laisser un grand vide, et quelques franchises qui demeureront abandonnées (Rage avec Dan au dessin, par exemple). De même, certains one shot sortiront après son décès et auront une espèce d’aura très particulière. La Mort à Lunettes fait partie de ceux-là. Dessiné par Gérard Goffaux, cette BD tient un magnifique message d’amour à la fin, par le dessinateur, à destination du scénariste, qui était aussi son ami d’enfance.

L’histoire débute par un flashforward. Nous sommes en Afghanistan, auprès d’une opération militaire américaine, et une bavure va coûter la vie à deux soldats, dont l’un d’eux est de confession musulmane. L’entrée en matière se veut percutante, mais elle va plutôt nous perdre. On n’arrive pas à identifier les différents soldats, et la bavure intervient de façon inopinée, par méconnaissance d’une tradition. De plus, il faudra du temps pour comprendre qu’il s’agisse d’un flashforward, car lorsque l’on revient dans le passé, auprès d’un des soldats, il n’y a aucune indication, et on ne peut pas forcément identifier le « héros » de cette histoire, puisqu’au départ, ils ont tous des uniformes identiques. Bref, il y a un premier faux pas sur cette entame, mais au fil des pages, cela ne va pas vraiment nuire à l’ensemble.
On va alors nous présenter Malcolm Brown, qui se fait renommer Malek depuis sa conversion à l’islam en prison. Il se fait aborder par une militaire qui veut l’enrôler pour faire une campagne de pub afin de sensibiliser la communauté musulmane de s’engager. Il accepte le boulot, mais à plusieurs conditions, dont l’une d’elles est de partir en mission à l’étranger à partir d’une semaine. On va vite comprendre, via des émissions télévisées et des recherches, qu’il veut se venger d’un supérieur de l’armée, qui a été accusé par plusieurs femmes de violences sexuelles. Alors qu’il s’apprête à partir, il fait la rencontre de Alexander, un vieux juif amateur de gospel qui lui prête sa voiture, à condition qu’il l’accompagne dans ce voyage. Le duo part alors pour un road trip où ils vont faire connaissance.
Le scénario est assez cryptique, et les choses se mettent en place de façon sporadique. Il y a beaucoup d’éléments que l’on ne comprend pas trop, et c’est à la toute fin que les choses se révèlent, mais parfois, cela relève du pur hasard. Le but de ce récit d’initiation, c’est de construire une relation amicale entre deux personnages que presque tout oppose. Malek évolue dans une Amérique raciste, dont il ne doit le respect que par son engagement pour le pays. Un engagement factice qui lui sert juste à assouvir une vengeance qui lui tient à cœur (et dont on aura les tenants et les aboutissants à la toute fin). Quant à Alexander, il cherche juste le dernier frisson, car sa vie part à vau l’eau, avec notamment une femme en fin de vie. Ces deux hommes sont brisés sans se le dire, et c’est plutôt efficace.
Malheureusement, comme les éléments s’imbriquent de façon diluée, on va parfois se perdre un peu dans la narration. Déjà avec le flashforward que l’on ne comprend qu’à la fin, mais aussi avec des éléments importants, comme les raisons de la vengeance de Malek, ou encore le destin de sa fille, qu’il retrouve presque comme un heureux hasard. Les thématiques sont intéressantes, mais elles sont amenées qu’à la toute fin, qui manque alors de percussion, et ne se révèle pas assez puissante. Alors oui, on pourrait y ressentir de l’émotion, notamment avec ce message d’un père absent à sa fille, plein de regrets, mais ça ne marche qu’à moitié car le scénario est trop diffus et manque cruellement de clarté. On sera plus touché par le cahier graphique qui résonne comme une ode d’amour à Philippe Tome, qui n’aura jamais connu la sortie de cet album.

Au final, La Mort à Lunettes est une bande-dessinée plutôt intéressante dans ses thématiques, mais qui manque de lisibilité. A force de faire dans les secrets et de distiller les informations, on perd souvent le film, jusqu’à presque s’en détacher. Heureusement, la fin rattrape le tout, et même si certains éléments tiennent lieu à du pur hasard, on reste intéressé par la volonté de montrer une Amérique raciste, qui essaye, bien malgré elle, de montrer patte blanche. Bref, un one shot inégal, mais qui se révèle tout de même une lecture plaisante.
Note : 13/20
Par AqME
