mars 3, 2024

Quelque Part Dans la Nuit – Mankiewicz et le Film Noir

Titre Original : Somewhere in the Night

De : Joseph L. Mankiewicz

Avec John Hodiak, Nancy Guild, Lloyd Nolan, Richard Conte

Année : 1946

Pays : Etats-Unis

Genre : Policier

Résumé :

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, George Taylor, soldat amnésique, tente de reconstituer son passé. Pour tout indice, il dispose de deux lettres : l’une signée par une femme, l’autre par un certain Larry Cravat. Aidé dans sa quête par Christy, une chanteuse, et Kendall, un policier, il apprend que Cravat est un détective véreux accusé de meurtre et part à sa recherche.

Avis :

Si elle n’est pas la plus prolifique en matière de réalisations, la carrière de Joseph L. Mankiewicz est l’une des plus prestigieuses de l’histoire hollywoodienne. En moins d’une trentaine d’années, le cinéaste a fourni des films majeurs, tous genres confondus. On songe, entre autres, à La Comtesse aux pieds nus, Cléopâtre ou L’Aventure de Mme Muir. Bien avant ces projets désormais passés à la postérité, il a fait ses premières armes dans le film noir. En effet, Quelque part dans la nuit est son second long-métrage et s’inscrit dans un contexte particulier où la Seconde Guerre mondiale est parvenue à son terme. S’il ne s’agit pas du sujet principal du métrage, le conflit en constitue l’amorce.

L’entame s’immisce dans un hôpital militaire où le protagoniste s’éveille d’un coma, amnésique. D’emblée, le réalisateur développe la reconstruction laborieuse de l’individu. De là à entrevoir une allégorie propre à un pays qui se remet d’une crise économique et d’un conflit mondial, il n’y a qu’un pas. Toujours est-il que celle-ci se veut tout d’abord physique avant de se focaliser sur les blessures psychologiques. Le retour à la vie civile marque l’occasion de renouer avec un passé dont il ignore tout, à moins qu’il préfère en faire abstraction. À de nombreuses reprises, on distingue des éléments et des allusions où George Taylor (John Hodiak) va de révélations en désillusions.

« Entre le polar et le thriller, l’intrigue nous emmène dans les bas-fonds de Los Angeles. »

Au lieu de se forger de nouveaux repères, il éprouve du dédain, sinon du dégoût, pour l’homme qu’il était. Son enquête ne tient pas forcément à des investigations poussées, mais plutôt à des rencontres fortuites, des conversations à double sens, à des indices disséminés çà et là, non sans une intention précise. Entre le polar et le thriller, l’intrigue nous emmène dans les bas-fonds de Los Angeles. On distingue alors une lecture sous-jacente dans le cadre. Les apparences festives insouciantes dissimulent le milieu interlope des criminels de bas étage de la cité des anges. Ce constat se fait l’écho de personnages au caractère marqué dont les motivations implicites viennent bien souvent contredire leur comportement.

Si George Taylor doute de son honnêteté, on apprécie ce traitement ironique où il s’avance comme un parangon de vertu au regard de ses homologues. Le fait de s’adonner à un double jeu offre une progression intéressante, dans le sens où elle délaye un suspense de circonstances, à défaut de faire preuve d’imprévisibilité. En ce sens, les aboutissants sont assez attendus, sinon poussifs. Même si elles ont contribué à développer les codes du film noir, certaines ficelles narratives sont trop évidentes. Il n’en demeure pas moins que l’enquête (informelle, au demeurant) reste maîtrisée, ne serait-ce qu’à travers ces fausses pistes pour perdre autant le protagoniste que le spectateur.

« Les échanges apportent de la subtilité dans la progression. »

Sur ce point, l’intrigue fait montre de rigueur dans sa construction et son évolution. Cela porte sur la qualité des dialogues qui viennent crédibiliser un évènement, un état de fait ou le rôle d’un des intervenants au sein de l’affaire. En délaissant l’action ou les rencontres « musclées », les échanges apportent de la subtilité dans la progression. De même, l’amnésie du personnage principal offre une dimension psychologique à même de densifier le fond du récit. On songe notamment à l’absence de fatalisme ou de résignation de l’intéressé face à son passé. Dès lors, il démontre que le crime ne tient pas forcément à la nature de l’individu, mais à un contexte précis, voire à son milieu social.

Au final, Quelque part dans la nuit est un film noir de belle facture. S’il n’est pas le métrage le plus connu de Joseph L. Mankiewicz, il n’en demeure pas moins essentiel dans sa filmographie. Sa seconde réalisation marque les prémices d’une prédilection pour les récits fouillés, parfois dotés d’un double sens qui modifie les perspectives du spectateur et de ses personnages. En l’occurrence, la simple quête d’identité s’oriente vers des considérations nébuleuses et tentaculaires dans les strates criminelles de Los Angeles. Un univers interlope fait de faux-semblants et de dangers où les codes du film noir magnifient chaque recoin lugubre de la mégalopole ; que ceux-ci soient représentés de jour, comme de nuit.

Note : 16/20

Par Dante

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