juin 24, 2024
BD

Peter Pan

Auteur : Régis Loisel

Editeur : Vents d’Ouest

Genre : Fantastique

Résumé :

L’histoire débute en 1887 : le jeune Peter se bat pour survivre entre une mère alcoolique et les faubourgs misérables de Londres. Son imagination et les contes du vieux Mr. Kundal sont les seuls instants de bonheur qu’il peut s’offrir au milieu de la misère et de l’absurdité du monde des adultes. Tout bascule le jour où il rencontre une petite fée égarée, Clochette, qui vient pour l’emmener dans son monde imaginaire. Là-bas il rencontrera des fées, des lutins, des sirènes, des indiens, un capitaine que l’on n’appelle pas encore Crochet et un jeune satyre nommé Pan.

Avis :

Régis Loisel est un monument du neuvième art. Il commence sa carrière dans les années 70, et il va connaître un immense succès avec La Quête de l’Oiseau, qu’il commence à travailler en 1975, mais qui va sortir dans les années 80, lui permettant une belle mise en avant. C’est dans les années 90 qu’il va littéralement exploser avec son adaptation de Peter Pan. L’idée lui taraudait depuis déjà quelques années, mais il fallait attendre que le roman de James Matthew Barrie tombe dans le domaine public. Dès que ce fut possible, Régis Loisel se mis alors à travailler dessus de façon très libre, faisant de sa série une BD exceptionnelle, mais qui n’est pas à destination des enfants. En effet, le dessinateur décide de s’éloigner grandement de l’image de Disney, et va proposer un récit dur, violent, âpre, tout en gardant une grande part de naïveté.

Le récit prend place en 1887, dans un Londres en pleine révolution industrielle, où la pauvreté règne en maître. On y croise alors Peter, un jeune garçon paumé qui a un don pour raconter les histoires, dont il fait profiter ses amis de l’orphelinat. Mais Peter est un garçon triste, battu par sa mère alcoolique et moqué par les poivrots du bar dans lequel il trouve souvent refuge. Seul bouffé d’oxygène, M. Kundal, qui voit en lui le petit-fils qu’il n’a jamais eu. Le premier tome de cette série est d’une âpreté quasi indescriptible. Loisel fait un portrait tellement sombre, il va tellement au bout du crasseux que parfois, c’est presque difficile à lire. On peut même y voir un semblant de pédophilie avec ces prostituées qui veulent déniaiser ce pauvre Peter, ou encore ces alcoolos qui veulent voir son sexe. L’entrée en matière est rude.

On pourrait alors croire que la partie dans le monde imaginaire va être un peu plus enchanteur, et si c’est vrai d’un côté, il y aura toujours un aspect très sombre et nihiliste dans le récit. En effet, outre les folies douces d’un Crochet sans scrupule et soupe au lait, ce sont les créatures fantastiques qui feront froid dans le dos. Les sirènes cachent bien leur jeu, voulant tantôt noyer Peter, tantôt lui faire abattre un petit garçon qui vient de perdre sa sœur et sombre dans la folie. Il en va de même avec les fées, et notamment Clochette, qui est d’une jalousie maladive et n’hésitera pas à envoyer à la mort de potentielles concurrentes. Très clairement, Loisel entretient une sacrée dichotomie chez tous les personnages, qui possèdent une part d’ombre sacrément diabolique, effaçant presque leur côté enjôleur, enchanteur.

Au-delà de ces personnages qui sont relativement étranges et complexes, l’histoire joue constamment avec des thèmes très adultes, très durs à aborder. En effet, vu la noirceur du récit, on est en droit de se demander si tout ces petits enfants ne sont pas morts de faim dans un Londres enneigé, et qu’ils rêvent d’un pays plus accueillant pour fuir une horreur bien réelle. Les allers-retours à Londres peuvent faire penser à des prises de conscience, et il est étrange de voir que les adultes commencent à voir les fées quand ils sont aux portes de la mort. Parmi les autres thèmes, la figure maternelle reviendra sans cesse, avec l’absence pesante d’une mère aimante. On trouvera aussi des éléments autour de la mémoire, et du fait que l’on oublie tout, même les choses les plus horribles. Bref, il s’agit d’une série riche, et qui s’adresse uniquement aux adultes.

Mais pour autant, Loisel ne délaisse pas le côté enfantin, l’aspect un peu naïf de l’histoire. Entre le caractère impétueux de Peter et son insouciance, la façon de parler de Picou, le fait de voir la confrontation avec les pirates comme un jeu, ou encore l’excitation de rencontrer de vrais indiens, tout cela confère à la bande-dessinée une ambiance très particulière, qui touche. Et ça touche car on sait que le dessinateur peut être sans pitié avec n’importe lequel de ses personnages. Mais aussi parce qu’on sait que cette naïveté amène les enfants dans des pièges mortels, à l’image de Rose dans le dernier tome, révélant alors le côté diabolique de Clochette. Il faut coupler cela avec des dessins qui collent parfaitement à l’atmosphère, à la fois lugubre, mais terriblement tendre quand il faut mettre en avant les enfants. Bref, c’est du grand art.

Au final, Peter Pan imaginé par Régis Loisel est un pur chef-d’œuvre du neuvième art, une bande-dessinée que tous les amoureux du genre doivent posséder. A la fois d’une dureté parfois difficilement supportable et portée par des envolées lyriques surprenantes, la série se destine à un lectorat adulte, qui n’a pas perdu son âme d’enfant, et peut voir dans la naïveté une sorte d’insouciance qui mène au danger. Une série qui trouve un parfait équilibre entre triste réalité et imaginaire débridé, n’oubliant pas que si en chacun de nous, sommeille un enfant, une part plus sombre peut aussi ressurgir.

Note : 18/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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