mai 28, 2024
BD

Le Codex Angélique

Auteurs : Thierry Gloris et Mickaël Bourgouin

Editeur : Delcourt

Genre : Fantastique

Résumé :

Comme ce fut le cas dans le Londres de la fin du siècle dernier, Paris doit faire face à un tueur en série. Thomas Devisse est un jeune homme effacé et brillant qui vit chez un oncle obsédé par des recherches qui tentent d’abolir les règles de vie et de mort instaurées par Dieu lui-même. Les recherches du vieux savant débouchent sur des résultats concrets. Mais pas vraiment ceux qu’il attendait. En fait, n’aurait-il pas ouvert la boite de Pandore ?

Avis :

Le combat sempiternel entre les sciences et la religion. Voilà le point de départ du Codex Angélique, bande-dessinée sortie en 2006 et qui se compose de trois tomes, avec Thierry Gloris au scénario et Mickaël Bourgouin au dessin. Un choix d’histoire relativement couillu, d’autant plus lorsqu’il mélange plusieurs thèmes et de nombreuses références aux classiques de la littérature, ou à des faits divers sordides. Mais comment instaurer une ambiance glauque et prenante en seulement trois tomes ? Comment peaufiner une histoire avec un enjeu aussi fort en si peu de volumes ? C’est pourtant le pari qu’ont réussi les deux auteurs autour de ce triptyque incroyable, où chaque planche est un tableau, et où on ressent comme une anxiété de plus en plus prégnante. Mais comment ont-ils fait ?

L’histoire se concentre autour de Thomas Devisse, un jeune étudiant mélancolique, dont la vie avec ses camarades ressemble à celle d’un poète animé par le spleen. Sa mère, morte bien trop tôt, est maintenue dans un caisson de cryogénisation par son oncle, qui refuse ce destin funeste. Mais si la science ne permet pas de faire revenir la jeune femme à la vie, la religion peut avoir des réponses insoupçonnées. Et c’est dans le codex angélique que l’oncle va trouver la solution, en capturant un ange pour en faire son otage et jouer un jeu dangereux avec Dieu. Dès le départ, les deux auteurs nous mettent dans un bain lugubre, où les étudiants ont des esprits tordus, obnubilés par le sexe, où les hommes sont esclaves de l’absinthe et autres psychotropes, et où il est fou de se balader seul la nuit.

Avec cette histoire, ce n’est pas tant la rivalité entre la croyance et la science qui va être le point d’orgue, puisque dès le départ, on nous annonce que Dieu existe et que l’Enfer est sous nos pas, mais plutôt la folie des hommes qui mènent à des actions regrettables. Ernest, l’oncle de Thomas, syncrétise tout cela en sa personne, voulant jouer à Dieu et se défaisant de sa part d’humanité, pour devenir un être bestial et primitif. D’ailleurs, durant les trois tomes, sa transformation physique ne passe pas inaperçu, devenant petit à petit un véritable fantôme de l’opéra, mais en mode scientifique zinzin. Une folie humaine que l’on retrouve dans quasiment tous les personnages, avec des comportements déviants qui seraient presque une normalité. On retrouvera un homme de main raciste et psychotique, un maton violeur et malsain, ou encore une infirmière libidineuse.

Oui, Le Codex Angélique est un ouvrage sombre, qui nous plonge dans un univers glauque au possible, affichant sans ambages la part démoniaque de l’être humain. Même Sigmund Freud, alors présent sur quelques planches, n’échappe pas à son côté obscène. Et finalement, les seules personnes un peu saines d’esprit sont les patients de l’asile qui, malgré leur folie douce, sont plus innocents que ceux en liberté, qui laissent libre cours à leur instincts animaliers. Tout cela est renforcé par une ambiance mortifère au sein d’un Paris au début du XXème siècle qui ressemble étrangement à un Londres durant la Révolution Industrielle. Un choix payant pour rendre le scénario encore plus décadent, tout en faisant une énorme référence à Jack l’éventreur, mais cette fois-ci avec un tueur qui vole le cœur des prostituées. Et c’est là tout le génie de cette BD, cette atmosphère étouffante et angoissante dès les premières pages.

Bien évidemment, tout cela est aidé par le dessin sublime de Mickaël Bourgouin. Chaque planche est un tableau que l’on pourrait encadrer (pour peu que l’on ait un chez soi à la décoration particulière). C’est beau, même lorsque c’est gore ou étrange. Il y a des moments où les corps s’entremêlent dans une sorte de valse macabre, et cela pourrait être dérangeant, mais c’est mis en scène de façon incroyable. De plus, les couleurs, et ces aplats bruts, permettent de vraiment ressentir cette ambiance poisseuse, fumeuse, dans une société en pleine révolution. Et grâce à ce dessin, et ce design qui parfois lorgne vers le steampunk, on accepte volontiers lorsque la BD file vers du bis assumé, comme cette attaque de l’asile ou la présence d’ange destructeur et revanchard.

Ce qui est aussi très intéressant avec Le Codex Angélique, c’est sa pléthore de références à de grands classiques de la littérature gothique, ou à des évènements historiques qui font écho ici. Si l’on retrouve le mythe de Jack l’éventreur en la présence du Croc’cœur, on notera que le fond de l’histoire touche de près à Frankenstein de Mary Shelley, et que parfois, on retrouve des références visuelles au Fantôme de l’Opéra. Tout cela tend à rendre la BD attractive et fort plaisante à la lecture. On sent un réel hommage et un vrai amour pour cette époque. Tout comme les dialogues qui sont souvent croustillants, entre un parlé de littérature qui s’oppose clairement à un langage plus familier, notamment chez les policiers qui emploient des termes grivois drôles mais qui restent toujours ancrés dans l’époque de ce début de XXème siècle.

Au final, Le Codex Angélique est une BD à ne pas mettre entre toutes les mains, car son ambiance est glauque au possible, et certains passages sont relativement gores. Pour autant, les thématiques abordées sont très intéressantes, et servent un récit qui pointe du doigt que le véritable monstre est bel et bien l’être humain. Pour peu que l’on soit sensible à la littérature gothique et aux élans bisseux, alors cette BD est faite pour vous.

Note : 18/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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